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mardi 13 mars 2012

Des Milliards de tapis de cheveux - Andreas Eschbach

La réputation de ce livre a beaucoup fait pour m'attirer. De la SF onirique selon certains, de la SF inhabituelle pour les autres, quoiqu'il en soit Des Milliards de tapis de cheveux semblait ne laisser personne indifférent. A la base un petit événement, puisque l'ouvrage d'Andreas Eschbach fut le premier recueil de SF germanique à s'expatrier de sa contrée après une décennie de claustration forcée.


Sur une lointaine planète est établie depuis des millénaires un culte étrange. Des tisseurs doivent, leur vie durant, constituer un tapis qui sera accroché dans le palais de l'Empereur. Mais attention, pas n'importe quel tapis, un tapis réalisé uniquement à l'aide de cheveux que les tisseurs collectent sur leur femme et leurs concubines. Chaque réalisation doit assurer les conditions de vie nécessaires à la génération suivante, qui accomplira le même rituel indéfiniment.

Pourtant un jour la nouvelle se répand que l'empereur est mort, assassiné par des rebelles. Ce que les tisseurs nient formellement en bloc, malgré leur isolement pratiquement complet du reste du monde.

Car on s'en étonne rapidement, la société des tisseurs est un monde rustre, peu avancé, où la civilisation semble avoir rebroussé chemin. La seule trace de technologie semble résider dans ces vaisseaux étrangers qui parcourent l'univers. C'est un monde livré à lui-même dans de rudes conditions, où la religion prédomine massivement sur l'éducation, facteur totalement négligé (voire même craint, puisque l'éducation offre une ouverture d'esprit). Cela vaudra d'ailleurs des ennuis au protagoniste de la première nouvelle, Abron, notamment lorsqu'il s'intéressera au Vent silencieux, ouvrage proclamant la mort de l'empereur. On retrouvera plus tard cette dénonciation d'un monde barbare enclin à mépriser les arts lorsqu'un joueur de flûte à trois sera pourchassé pour avoir déserté.


Mais si on s'intéresse aux tisseurs on ne se concentre pas que sur leur art, on gravite autour d'eux en découvrant leur réseau, leur mode de vie, les mentalités qui y ont cours. C'est d'ailleurs le discours principal de la première moitié des nouvelles, qui voient peu d'incursions étrangères. Puis quand enfin Eschbach nous transporte au cœur de l'empire on assiste à de nouveaux événements qui amplifient considérablement l'intérêt. On y découvre alors les dessous des rumeurs, et après un chapitre en apothéose nous reprenons l'exploration de la (ou les?) galaxie qui suscitera d'inévitables questions. Pourquoi s'égare-t-on par ici ? Pourquoi cet intermède ? Mais surtout pourquoi aussi peu d'action ? C'est en effet un des principaux reproches que l'on fera à l'ouvrage, et c'est la raison qui m'aura fait faire un break de six mois. Car m'étant arrêté juste avant ce que je considère comme le point d'orgue du bouquin, je n'y voyais alors aucun intérêt. Les personnages sont certainement le point faible de l'ouvrage. Bien que l'auteur mêle différents profils, ces derniers peinent à retenir l'attention (on notera au passage que les personnages exposent leur quête d'eux-même, qu'ils se cherchent. Serait-ce la part de l'auteur ?) ; leur mollesse va de concert avec le rythme langoureux de la narration.

Qu'il ne se passe pas grand chose n'est pas un problème en soi, je ne suis pas un inconditionnel de l'action et il y a bien d'autres choses intéressantes à côté. Le souci se pose lorsque l'auteur ne parvient pas à faire oublier ce fait. Et c'est dommage parce que l'univers d'Andreas Eschbach est intéressant à de multiples points de vue. Beaucoup ont noté les passages de descriptions 'oniriques', voire ''poétiques'', et c'est une chose extrêmement appréciable dans un genre que l'on réduit trop souvent à la simple mécanique grandiloquente de vaisseaux spatiaux (quoiqu'ici les carlingues intersidérales ne sont évoquées qu'à de rares moments), et s'il me faut reconnaître que certains passages rehaussent la qualité de l'ouvrage, je dois avouer n'avoir pas toujours été conquis (forcément, quand on passe après Hugo, Baudelaire ou Apollinaire, la tâche est rude, d'autant plus après traduction !). De même la description de l'empire, malgré sa brièveté, soulèvera certaines questions d'ordre éthique et philosophique.

Et pourtant, arrivée la fin on se dit que mine de rien Eschbach avait son idée bien en tête, que rien n'était dû au hasard. On regrettera pourtant certains passages qui pourront sembler inutile, le recours à l'intertextualité étant omniprésent dans le recueil. Certainement dans le soucis de tisser un canevas indéfectible, son tapis de cheveux personnel, l'auteur s'est échiné à mettre chaque élément en relation avec un aspect de l'histoire, quitte pour cela à dérouter le lecteur et l'immerger – sans le noyer – dans des faits parfois écartés du sujet, comme le récit sur la station spatiale, peu intéressant et cliché (voire même très stupide), mais dont la fin touche quand même la corde sensible du lecteur malgré la sensation de déjà vu.

Bref, Des Milliards de tapis de cheveux est un ouvrage discordant au sein du space opera. On lui reprochera avant tout sa mollesse intrinsèque, tant dans les personnages que dans le rythme. Peinant à retenir l'attention, cet ouvrage n'est pourtant pas dénué de qualités, et on retiendra surtout son angle d'attaque original qui tient à l'occasion un discours sur la nature humaine, mais qui interroge également sur les systèmes de gouvernance. Finalement on parcourt ce recueil comme on fait une randonnée : l'intérêt croît au bout d'un moment pour grimper en flèche, puis se casse la gueule sur la descente tandis que nous continuons, absorbés par la vitesse.


CITRIQ
A voir chez Lorkhan, Ryuuchan,Spooky, Calenwen, Tigger Lilly, Arutha

dimanche 30 octobre 2011

Dark City

Je suis tombé sur Dark City à moitié par hasard. Etant donné la maigreur de ma culture cinématographique version SF, je m’étais dit qu’il était grand temps de remédier à cela en me matant au moins quelques uns des classiques du genre. Une petite requête google plus tard, et me voici sur la page wikipédia donnant le classement OFCS des meilleurs longs métrages. Je jette quand même un oeil et je suis rassuré de voir de voir que j’en connais quelques uns dans le lot, et même que j’en ai vus. Un peu au hasard, je pioche dans la liste, et ce soir c’est Dark City, un choix loin d'être mauvais.




Une baignoire. Un homme, une goutte de sang sur le front. Amnésique. Allongé dans le bain. Une lampe au plafond qui balance sa lumière de manière inquiétante. Des fringues juste à côté. Et le téléphone sonne. Un inconnu au bout du fil raconte à cet homme qu’il est recherché, qu’ils le traquent. Et c’est le début de la fuite. Contre des inconnus au teint blême, d’inquiétants étrangers, et contre la police, notamment l’inspecteur Bumstead. Sans oublier sa femme, Emma, ni le docteur Schreber, qui semble en savoir pas mal sur toute cette affaire, mystérieuse, qui amène J. Murdoch à rechercher son passé dans une course contre les forces blêmes, ces inconnus qui ne reculent devant rien pour retrouver sa trace, qui possèdent le pouvoir d’harmoniser et qu’ils redoutent de trouver en lui. Quant à Murdoch qui court après son passé, il trouvera des réponses bien étonnantes.

Dark City happe le spectateur dès les premiers instants. Décors soignés, mise en scène aux petits oignons, on n’a aucun mal à s’immerger dans l’ambiance steampunk qui gardera toute sa saveur le long du film. Les bagnoles de la vie moderne se mêlent aux engrenages – discrets – des horloges omniprésentes ; l’architecture reprend les codes des années 30, inspiration identique pour son homologue vestimentaire. Et la bande son fait un boulot monstre, clairement, c’est une des réussites du film, préservant ce sentiment de mystère et d’angoisse jusqu’à la fin. Félicitons aussi les cameramen qui se donnent du mal pour nous placer au coeur de l’action, et il ne reste plus qu’à congratuler les acteurs. Je commencerai par Jennifer Connelly. Cette fille est sublime, incroyablement sublime, elle donne au personnage d’Emma une telle densité rien qu’avec un masque, une expression, qui confèrent à son personnage une force intérieure en proie à une angoisse sous-jacente, le tout baignant dans une certaine sensualité. Et le vert qui relève ses yeux lui va à ravir ! William Hurt, aux commandes de l’inspecteur Bumstead, n’est pas non plus à la traîne en matière d’élégance, il arbore la plupart du temps un costume trois pièces sobre mais efficace qui contribue à l’établissement de son personnage solitaire, dur, persévérant, mais humain et compréhensif. Quant à Rufus Sewell, il restitue aisément un John Murdoch amnésique et pommé, avec ses yeux écarquillés et son air paniqué. On n’a aucun mal à l’imaginer traqué par de mystérieux hommes à la blancheur cendrée.

Le scénario a le mérite de tenir la route. On a beau me chambrer dans mon entourage pour chercher la petite bête, ici je n’ai rien relevé de choquant, même en me harcelant de questions (étais-je donc trop fatigué ?). Avec son amorce somme toute classique – l’amnésique est devenu un attrape nigaud depuis le temps -, l’histoire parvient tout de même à nous emmener sur les traces d’une vérité insidieuse, qu’elle fait planer au fil du temps sur le film, laissant le spectateur élaborer ses propres déductions sur ce qui se trame en ville. Et bien qu’on parle de SF le fantastique n’est pas toujours loin, avec cette histoire d’harmonisation. Il est pourtant dommage que la fin soit à ce point conventionnelle, car peu d’éléments dans le film méritent d’être taxés tels quels. Effectivement, on tombe dans le piège de ce que j’appelle du Dragon Ball Z escalation, qui consiste à augmenter la puissance des combattants sans se soucier de leur intelligence : à bourriner et à faire dans la testostérone pure et dure en gros.

Finalement le film vaut plus par son ambiance et par son traitement à la manière d’un thriller que par son histoire à proprement parler. Si la trame demeure la plupart du temps intéressante et rendue aguichante par un suspens savamment distillé, on regrettera que l’idée sur laquelle repose la ville ne soit peu creusée plus profondément, de même qu’une fin à la hauteur du reste du film, qui avait su ménager de bonne surprises scénaristiques. Mais ne passez pas à côté de Dark City, encore plus si vous êtes amateur de SF, vous risqueriez de louper un très agréable moment.


Ah la la ! Irrésistible en chanteuse de jazz !

samedi 24 septembre 2011

Axiomatique - Greg Egan



Ah Greg Egan, depuis le temps que je voulais lire une de ses œuvres, et ce depuis qu’il fut le gagnant du prix du regretté Cafard Cosmique ! Voilà c’est enfin fait, et, comment dire, ce fut passionnant. Instructif. Eblouissant même à certains moments. Commençons.


La première nouvelle donne le ton avec une nouvelle qui surprend. Nous sommes dans la peau d’un missionnaire à la recherche de camés qui, lorsqu’ils consomment une certaine drogue, leur permet de faire s’entrechoquer des mondes parallèles à l’endroit même où ils se trouvent. Croyez-moi l’entrée en matière surprend, d’autant plus quand vous venez de vous taper une séance de sport et que les hormones vont font filer droit les mots et les pages, et que rien n’y personne ne peut empêcher votre regard de s’attacher à la signification profonde des mots qui défilent devant des yeux soumis au dictat d’un esprit empressé. On y comprend tout de même qu’il est question d’identité et d’intégrité, malgré les altérations possibles d’un univers à un autre. L’identité, un thème repris très souvent et de bien des manières par Egan, abondamment traité dans Axiomatique. Le sujet pourrait aussi se prêter à la seconde nouvelle, Lumière des événements, où l’on découvre un monde recevant des informations du futur, sans pour autant être capable de s’y rendre. L’information en provenance du futur étant relativement chère, chacun n’est autorisé qu’à recevoir une certaine somme de données, écrites, de leur vie future. Il doit à son tour faire de même, raconter les événements de sa vie pour le léguer à son soi du passé. Le procédé est soumis à validation. Ici Egan met en évidence le rôle du destin et de la fatalité, et dans un cadre plus général la manipulation consciente des médias dans nos sociétés modernes.

La troisième nouvelle, Eugène, est aussi riche d’instruction. Elle met en scène deux parents en train de choisir les attributs physique de leur rejeton, et le dilemme moral qui en résulte. Comme l’annonce le titre, c’est de l’eugénisme génétique qu’il est question, et bien évidemment Egan va loin, trop loin même à la fin. Mais peu importe, l’important est bien là ; on ressent toute l’horreur et le dépouillement de toute vie liée à l’eugénisme. Dans une autre veine, Egan nous emmène à la rencontre d’une âme vagabonde, changeant de corps comme de chemise à chaque fois qu’elle s’endort. Sous les dehors du Coffre-fort, se cache en réalité une réflexion profonde sur la formation de la personnalité en dehors d’un milieu stable, tout en mettant en exergue les capacités d’adaptation développées. La nouvelle aurait pu demeurer anecdotique sans le talent du conteur.

En apprenant à être moi, puis L’enlèvement, reviennent en orbite autour de l’identité, et plongent en profondeur dans les troubles abysses de l’Humanité, à la chasse de ces traits singuliers qui séparent l’Homme d’une simple machine de Turing. Le résultat est vertigineux, effrayant, dantesque, bref, Egan frappe fort. Dans ce marais ténébreux qu’est la définition profonde et singulière de l’homme, son caractère inaltérable et jusqu’à présent intranscriptible, Egan s’y fraye un chemin lent et sinueux, mais toujours ferme et appuyé, guidé par la flamme de sa plume.

La nouvelle la plus rafraichissante et inattendue est La Caresse. On y suit un flic bien entraîné qui, après avoir découvert un être hybride, mi-animal mi-humain, se trouve capturé par un milliardaire mégalomane. Outre les manipulations génétiques et la morale de tout ceci, il est en réalité question du rapport à l’Art. S’il est bien un domaine où je n’attendais pas un auteur de SF, c’est bien à ce niveau. D’autant plus que la réflexion s’applique essentiellement à l’art « visuel », c’est à dire la Peinture, mais aussi au Théâtre ou au Septième Art. La symbiose entre un figurant (au sens d’acteur ou modèle) et son rôle supposé dans l’œuvre, est d’une richesse admirable, elle montre comment l’art, ou illusion, et le réel se confrontent et s’entremêlent de manière inextricable, et d’un certain côté tout le travail nécessaire à la représentation d’un instant figé dans le temps, synergie de vies illusoires inventées par l’artiste et que celui-ci révèle au monde en une ultime gravure. Du Très Grand Art.

Sur la fin du recueil on trouve aussi quelques nouvelles marquantes, comme La Douve, où la xénophobie est évoquée, dont je me permets de citer un passage clairvoyant juste après la conclusion, mais également un artifice particulièrement monstrueux dans la nature de l’homme, voire de la vie, dont je ne sais si nous devons nous réjouir ou nous inquiéter à la mort. S’il existe, le débat fera certainement rage, et je serais bien curieux d’assister à son déroulement.

Sans compter que La morale et le virologue apparait peu après, et celle-ci glace encore plus les chairs. Qu’arrive-t-il lorsque extrémisme religieux et science se conjuguent ? Rien de bon semble-t-il. Ce texte éclate définitivement les doutes à propos de l’auteur, Greg Egan est le pire des salauds. Sa solution finale est la plus morbide, la plus écœurante et la plus abjecte que j’aie jamais entendue de ma vie, et je doute mais j’espère de tout coeur en entendre jamais une qui dépasse celle-ci en horreur. Mais plus répugnant encore est l’acte conclusif de l’extrémiste mis en scène, qui m’a véritablement donné un haut le cœur.

Sur une note plus intimiste, Egan nous livre deux textes attachants, P’tit Mignon et Plus près de toi. Le première montre l’amour impossible d’un humain pour un bébé artificiel à la durée de vie volontairement limitée, tout comme ses capacités cérébrales On ne peut manquer de se questionner sur le caractère obscène d’une vie artificiellement tronquée et modifiée pour satisfaire les besoins affectifs d’adultes incapables de trouver leur moitié pour procréer (mais n’ayant jamais été dans ce cas, et ne prévoyant pas de l’être pour un long moment, je ne me permets pas de jugement hâtif sur ces personnes). Quant à la seconde nouvelle, elle nous montre un couple avide de nouvelles expériences sur tout ce qui a trait au changement de corps, et ce jusqu’à la fusion de conscience. Toute une panoplie de procédés maltraitant d’après moi le corps et la conscience, sont ici mis en œuvre pour évoquer un problème bien plus universel, celui de l’amour, de la vie en couple.


D’une manière générale, j’ai plus qu’apprécié ce recueil. Relativement novice en hard-SF, je m’attendais à une liste monstrueuse de dispositifs rébarbatifs exposés sans grâce et au coeur même des intrigues. Bien au contraire, les mécanismes décrits sont aisément assimilables, tant que le novice se contente parfois de renoncer à assimiler la totalité du mécanisme pour apprécier seulement ses effets. C’est le cas par exemple de la machine à recueillir le futur, ou encore du dôme, issu d’une nouvelle moins marquante. Bref, n’importe qui peut lire Egan, qu’il soit chevronné en physique chimie, ou un type ayant oublié ses cours sur les bancs du lycée. Vous n’avez aucune excuse pour ne pas découvrir cet auteur (quant à l’aimer c’est autre chose, mais lisez le bon dieu !).

Sur la structure même de ses textes, il est intéressant de voir qu’Egan mélange souvent les thèmes. Il est très rare de lire une nouvelle axée sur un sujet unique. Et c’est cette composition qui rend les histoires plus profondes et passionnantes. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que tout ça va trop vite, qu’une nouvelle c’est court pour cet auteur, et ce malgré la pertinence toujours présente des thématiques. Je vais me montrer difficile, mais pour une digestion optimale j’aurais préféré que le récit se calme un peu à certains moment, pour me laisser respirer. Mais c’est réfuter l’essence même de la nouvelle que contester sa brièveté, alors je fermerai ma gueule et je dirai simplement que j’ai hâte de me lire le roman du sieur Egan, La Cité des permutants. Ah oui, j’allais oublier, Egan écrit vachement bien, c’est un régal de le lire, même après un pavé lyrique de Hugo.

Un dernier mot avant de vous libérer du tourbillon de mon clavier. Le thème des implants neuraux, celui qui au départ me passionnait le plus, s’est révélé au final moins intéressant que ce que j’attendais. C’est pourtant ce que j’estime le plus proche de nous au milieu de toutes les ingéniosités qui parsèment le recueil.



Extrait de La Douve :
Tu penses pouvoir élever une clôture autour de ce pays et oublier tout simplement ce qui se trouve à l’extérieur ? Dessiner une frontière artificielle sur une carte et prétendre que les gens de l’intérieur comptent, et que ceux de l’extérieur ne valent rien ?

A lire aussi chez Traqueur Stellaire, Les Singes de l'Espace, Julien Naufragé Volontaire, Valunivers, Anudar, Gromovar et Cachou

dimanche 21 août 2011

Le Monde inverti - Christopher Priest

Jusqu’ici je n’avais pas encore lu Christopher Priest ni son Monde inverti ; un tort certain désormais réparé au vu du talent de Priest à incorporer des concepts mathématiques à ses histoires, du moins ici.


La crèche ne sera bientôt plus qu’un simple souvenir pour Helward, il a atteint l’âge de mille kilomètres. Pour devenir membre à part entière de la guilde du Futur, il doit avant tout faire son apprentissage dans les autres guildes de la ville. Cependant Helward apparaît comme un privilégié aux yeux de Victoria, sa fiancée, consciente des droits qui lui sont refusés. En effet, seuls les membres des guildes peuvent explorer l’extérieur de la ville, cité en perpétuelle mouvance. Pour en comprendre la raison d’être, Helward ne pourra compter que sur lui-même, percer par lui-même la nature de son monde.
 
Le roman pourrait se présenter de prime abord comme un roman initiatique, où l’on suivrait l’évolution d’Helward depuis sa sortie de la crèche jusqu’à son accession au titre de membre de la guilde du futur. C’est un peu l’impression qui prédomine lors des cent premières pages, qui exposent tout ce monde étrange de la cité. Nous sommes alors comme Helward, essayant de comprendre ce monde qu’on le laisse découvrir plus qu’on ne le lui explique. Son affectation à la pose des rails de la ville suscitera bien des questions chez lui comme chez le lecteur, on s’interroge sur la raison impérieuse qui pousse la cité à se mouvoir sans cesse et sur cette énigme qu’est l’optimum. Il n’est pas le seul à s’interroger, les habitants de la cité, en dépit du secret qui règne sur l’extérieur, constatent ce déplacement perpétuel. Victoria, la femme d’Helward, incarne ainsi cette population intriguée et frustrée de se voir maintenue dans l’ignorance. Le parallèle avec le secret d’état et sa nécessité transparait également, sans que soit vraiment creusé le sujet. Sa levée s’effectue par la force des événements, Priest évite ainsi de trop disserter sur son bienfondé, malgré la défense qu’en prend Helward. Il se dégage ainsi du récit une légère dimension sociologique, et les bouleversements des rapports de force sont également traités avec parcimonie.
 
L’univers se dévoile évidemment au fur et à mesure, mais on ne peut qu’être fasciné par les explications de Priest au sujet de ce monde inverti qui nous est présenté, au postulat incongru mais pensé dans ses moindres détails. J’étais loin d’imaginer avec autant de facilité que l’auteur ce qu’il nous réservait, et j’optais beaucoup plus pour une explication imagée de l’effet Doppler ou encore du Big Bang, ce qui s’avéra totalement erroné. Non, vous serez surpris quoiqu’il advienne, tout simplement parce que Le Monde inverti n’est pas l’illustration d’une quelconque théorie, mais bien une création originale. On se doute cependant qu’il se cache derrière tout ceci la perception de la réalité, quelques maigres indices le laissent supposer. La fin semble cependant faire débat, quelques uns trouvant qu’elle repousse d’un revers de manche les questions posées, Priest n’assumant pas entièrement la trame développée et souhaitant s’en débarrasser d’un revers de manche ; je trouve au contraire que la reconnexion s’effectue logiquement, en raison des indices évoqués. On discerne même une morale, certes légère, mais qui s’inscrit naturellement et dans un cadre plus général que celui du roman.
 
Si le concept de base et son développement sont assez bien trouvés, je reproche cependant à Priest de trainer parfois en longueur, ou de ne pas explorer un peu plus ses personnages et les relations de pouvoir ; j’aurais aimé en découvrir encore plus sur la ville et ses mœurs. Mais bon, je suis un éternel insatisfait, et le concept est tout simplement génial en dépit d’une ou deux notions de physique qui m’auront contraint à m’accrocher un peu au moment des explications jouissives (oui, je commence à rouiller dans le domaine).
 
 
A voir aussi chez Alice, Guillaume, Efelle.

samedi 20 août 2011

Le Maître du Haut Château - Philip K. Dick

Je continue à rattraper mon retard sur Philip Dick avec un autre de ses livres à succès, Le Maître du Haut Château. J’ai eu l’insigne audace de baser mon choix sur la réputation du roman, sans m’intéresser grandement à son contenu, ni même de prendre la peine de zieuter le quatrième de couverture, et c’est pourquoi j’ai eu la surprise d’aborder une uchronie au lieu des divagations palpitantes entre les couches de réalité. Je pense bien que c’est le premier ouvrage du genre que je lis, toujours est-il que conjecturer sur les aléas de l’orientation de l’Histoire me parait être une tâche inutile. Mais il est bien connu que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et c’est pourquoi mon jugement se voit légèrement infléchi au sortir de ma lecture.

 
Les Alliés ont perdu la Seconde Guerre Mondiale, ce sont les japonais et les nazis qui émergent en tant que grands vainqueurs. Le monde est désormais bipolaire, de même que les Etats-Unis, occupés à l’Est par les nazis et à l’Ouest par les Japonais. En territoire nippon la situation est revenue à la normale, la paix et la prospérité règnent de nouveau. Un des apports majeurs des conquérants aux Etats-Unis est le Yi-King, livre cinq fois millénaire qui contenant la sagesse des anciens. Leur passion pour l’art américain du passé se développe également, permettant à des marchands comme Robert Childan d’en faire profession. Mais les faussaires ont eux aussi saisi leur chance, ils se mettent à envahir discrètement ce marché lucratif auquel certaines entreprises participent. C’est le cas de Frank Frink, qui se voit contraint du jour au lendemain de se lancer dans sa propre affaire de bijouterie en compagnie d’un collègue de travail (Dick a, pendant un temps, assisté sa femme qui tenait une bijouterie). Cependant, son statut de juif ne le met pas à l’abri des rafles nazies, en dépit de sa domiciliation en territoire nippon.
 
Cela préoccupe parfois sa femme, Juliana, qui ne peut toutefois rien y faire puisqu’elle-même est partie vivre recluse dans une lointaine bourgade. Il y rencontrera Joe, un ancien combattant italien, qui l’emmènera voyager jusqu’à Denver et l’amener devant l’homme du haut château, l’écrivain d’un livre interdit relatant la défaite de l’Axe et imaginant ses conséquences. Et puis il y a Mr Tagomi, directeur d’une des missions commerciales japonaises, confronté à cet énigmatique Mr Baynes qui attend dans l’impatience l’arrivée d’une tierce personne.
 
Si le résumé vous apparait confus c’est logique : Dick a construit ici un ouvrage très décousu du point de vue de la narration, chaque personnage vit sa vie sans dépendre des autres ; leurs destins ne se mêleront pas,  même lorsqu’on s’attend à une bifurcation du récit qui les réunirait. On alterne donc énormément entre les lieux et les situations, mais les multiples césures ne dérangent point. Loin de déranger, la multiplication des histoires permet à Dick d’élaborer posément son uchronie, de la rendre vivante et d’expliquer les contours de ce monde. Il expose avec assurance les déviances survenues et leurs conséquences, sans jamais noyer le lecteur sous une avalanche d’informations. On apprend ainsi la rivalité entre les deux blocs vainqueurs, qui n’est pas sans rappeler la situation d’après-guerre (le roman a été écrit en 1962), à la différence près que l’écart technologique est ici plus flagrant ; les nazis ont débuté la colonisation spatiale, tandis que les japonais n’ont pas encore acquit les méthodes idoines.
 
Dick nous renvoie à la réalité d’une manière encore plus subtile, par le truchement d’un livre prohibé en territoire nazi, La Sauterelle pèse lourd,  une uchronie qui relate une situation géopolitique bien plus proche de la nôtre. Cette mise en abyme magistrale permet à l’auteur de disserter sur le statut de l’uchronie, subtilement, éclairant son œuvre et ses motivations par le biais de l’écrivain fictif, auquel on se retrouve confronté à la fin, et qui nous enjoint à relire plus attentivement ces 300 pages. Car si Philip Dick remodèle le monde, c’est pour parler plus librement du sien, du « réel », si tant est qu’un terme tel que celui-ci soit applicable dans sa globalité à cet écrivain. Le Maître du Haut Château, en s’intéressant à la personne de Robert Childan, acquiert par moments une dimension sociologique. On constate en effet les conséquences de l’occupation japonaise sur le sol américain, l’importation de certaines coutumes et le ressenti des américains envers ces envahisseurs.
 
C’est pourquoi le Yi-King, le livre millénaire auquel se réfère pratiquement tout un chacun, est si souvent évoqué. Ce n’est pas seulement une victoire militaire, c’est aussi une invasion culturelle, où chacun, américain de souche ou émigré européen, s’en remet aux « préceptes des anciens » en territoire nippon. Le tao sera également la porte d’entrée d’un discours sur l’art contemporain, ce qu’il est et ce qu’il apporte.
 
On notera également un discours très peu manichéen, en général relevé,  en provenance des nazis ou de leurs défenseurs. Il semble cependant que l’ouvrage mérite une relecture, Dick spécifiant, comme je l’ai dit juste au-dessus, que son ouvrage s’inscrit dans son temps.
 
  C’est donc un ouvrage diablement intelligent que nous livre Philip Dick, d’une rare subtilité, et récompensé par le prestigieux prix Hugo en 1963. Néanmoins la plus grande partie de l’ouvrage n’a pas réussi à m’intéresser totalement, la critique envers les nazis n’étant pas ma tasse de thé. Il est donc probable que j’aie loupé quelques morceaux du début, ce qu’une relecture future m’offrira la possibilité de rectifier.

vendredi 19 août 2011

Mission to Mars

La boisson c’est mal, les amis, ce vice peut vous pousser à commettre des actes d’une stupidité insensée, comme insérer la galette de Mission to Mars dans votre lecteur DVD en y recherchant un moyen de combler vos lacunes en matière de SF, de même qu’un divertissement sympathique. C’est vrai, j’étais en quête d’un film grand public, pas prise de tête mais pas neuneu non plus, et voilà que j’exhume le boitier de ce film et que l’idée parait bonne. Sur le moment.



Nous sommes en 2020. La première expédition scientifique habitée à destination de Mars est sur le point de partir. Quatre membres seulement composent l’équipage. Une fois sur Mars, ils déclencheront à leur insu un cataclysme qui leur sera fatal. Sur la Station Internationale, Jim McConnell, écarté du programme en raison de la mort de sa femme, fait pression sur son supérieur afin d’organiser une mission de secours. Woody, désigné pour être le chef de cette mission, insistera à son tour pour que Jim soit de la partie. Le sauvetage peut alors commencer…
 
Mission to Mars est un film qui met l’accent sur la dimension humaine, qui s’attarde sur les états d’âme et de conscience des protagonistes. Cette formulation inclinerait à penser les rôles fouillés et attachants, mais la pratique s’éloigne largement de cette vision. Car si mon état euphorique aura pu altérer les faits durant la première partie, l’accroissement de la lucidité met en exergue la naïveté et la niaiserie de ces pseudo-sentiments, rend pénible ce qui était distrayant, voire touchant. Ainsi nous aurons droit à une gentille histoire d’amour entre ces éminents scientifiques, la crème de l’élite scientifique (et pour être tarte, ça l’est), qui iront jusqu’à se bécoter et même à danser en apesanteur. Les bons sentiments transpirent, dégoulinent de l’écran, et j’ai même eu peur qu’ils n’aillent griller mon PC. Autant dire que je m’en serais voulu. Le problème se montre plus gênant lorsque cette mièvrerie s’écarte de l’intimité pour s’immiscer directement dans l’intrigue, tentant de soutirer quelques larmes grossières au spectateur ému par tant de bravoure et d’amour déployés, ou bien de saluer le talent incommensurable du génie de la troupe, décidément le seul à pouvoir rétablir la situation.
 
Quant au scénario, une histoire simple, honnête, mêlant action et suspens m’aurait sur le champ contenté. Mais faut-il encore ne pas me prendre pour un con, ou du moins se montrer plus subtil envers l’amateur de SF que je suis. Bien trop de détails douteux jettent le discrédit sur ce film, comme l’allure peu bureaucratique du pouvoir décisionnaire, une vision beaucoup trop amicale et chaleureuse qui vient contredire l’image du monolithe complexe de l’appareil administratif. Sur un plan scientifique maintenant, on s’interrogera sur le moyen d’élaboration d’une serre artificielle sur Mars, par un homme seul et affaibli, dans les conditions exposées, sans compter la prolifération remarquable des plantes. Evoquons également la clé du mystère, une aberration monstrueuse au point de vue scientifique que toute personne douée de bon sens pourrait aisément réfuter. Le comportement déroutant des scientifiques est là encore irritant, puisque ces derniers ressemblent davantage à des explorateurs intrépides qu’à des chercheurs sérieux et diplômés, privilégiant l’action irréfléchie à la réflexion, et négligeant les interrogations fondamentales qui n’auraient manqué d’être soulevées dans toute production rigoureuse.
 
Il faut également compter avec les multiples scènes à rallonge, cache-misère avéré qu'on ne présente olus, un jeu d’acteur bancal, et une bande son décevante malgré le talent reconnu d’Ennio Morricone, à l’exception du passage de la réparation du vaisseau qui ose une composition alternative aux situations d’urgence.
 
Bref, peu de choses à sauver dans ce long-métrage, voire pas du tout, d’autant plus que la rigueur scientifique est la grande absente dans un cadre où l’on fait appel à la science. Et à moins que vous ne soyez un fervent patriote des USA pour vous coltiner les passages héroïques d'une nation conquérante, il y a des chances pour que ce film vous reste sur l’estomac.
 
 
A ne pas voir non plus chez Spooky

jeudi 18 août 2011

L'Etoile et le fouet - Frank Herbert

Que ceux qui ne connaissent pas Frank Herbert se désignent. Que ceux qui ne connaissent pas son cycle de Dune se flagellent. Et que ceux qui n’ont pas connaissance de L’Etoile et le fouet lisent mon article, cette dernière option demeurant le meilleur moyen d’en apprendre davantage sur l’ouvrage.

 
Sur la planète Cordialité, une boule calibane s’est échouée, abritant la dernière représentante de son espèce. Les calibans ont apporté avec eux, il y a dix neuf ans de cela, la technologie S’œil, permettant de se téléporter immédiatement d’un bout à l’autre de l’univers. Mais depuis quelques temps la technologie déraille, les bienfaiteurs disparaissent, entrainant d’innombrables morts et cas de folie.  Saboteur extraordinaire, mandaté par le Bureau des Sabotages pour élucider ces disparitions inexorables, Jorj X. McKye se verra confier la mission d’approcher la calibane affirmant se prénommer Fanny Mae. Mais Il s’apercevra que sa mission dépassera le cadre de ses fonctions, qu’il lui faudra sauver la calibane pour sauver l’humanité et les autres espèces co-sentientes.
 
La survie de l’humanité semble être une constante chez Herbert ; déjà présente dans Dune, on la retrouve une fois encore dans L’Etoile et le fouet, avec cependant quelques variations : ce n’est pas un homme seul, isolé, bénéficiant de pouvoirs inaccessibles au commun des mortels qui porte cette charge digne d’Atlas, mais un homme commun, lambda, sans distinction particulière, en l’occurrence Jorj X. McKye. Et sa tâche n’est pas des plus aisées, car si le contact avec la calibane ne présente pas de difficulté particulière, c’est la communication qui fera défaut. On assiste dès lors à des échanges abscons, où la calibane s’exprime dans un amphigouri relevé, que le lecteur comme le héros aura bien du mal à déchiffrer. A l’instar de McKye, on croit saisir vaguement le sens caché de ces paroles énigmatiques, mais de suite après les cartes se brouillent de nouveau et l’on retombe dans un état de perplexité qui nous fait revenir sur les dialogues précédents pour espérer, vainement, en dégager la signification.
 
Ce procédé n’est évidemment pas innocent de la part d’Herbert, il met en exergue les problèmes de communication inter-espèces, basés sur des incompréhensions sémantiques, des paradigmes divergents, mais aussi sur la base émotive des individus. Un des ressorts de la trame illustre fortement, lourdement presque, l’épineux problème lié à la mécompréhension des termes employés, utilisés pour définir ce que sont les conjonctions. Il n’est donc pas uniquement question de relation inter-espèces, la base lexicale, commune à chaque participant d’une conversation, est également traitée ici.
 
Néanmoins, l’ouvrage a beau proposer une histoire intéressante, sans grosses ficelles, il pêche quelquefois au niveau démonstratif, propose quelques interprétations un peu trop absconses pour me convaincre parfaitement. En excluant les propos de la Calibane, j’ai par moments été largué par le propos explicatif de Herbert, comme lorsque le scientifique décrit ses errements dans le monde sous-jacent, ou quand il déballe sa théorie sur les vortex S’œil.
 
Bref, L’Etoile et le fouet s’inscrit dans une démarche intéressante et primordiale en SF et surtout dans le space-opera, met en lumière les phénomènes susceptibles de porter atteinte à la compréhension réciproque lors de discussions entre deux formes de vies intelligentes aux perceptions totalement différentes. On pourra regretter que le propos ne soit pas plus explicite par moments, mais c’est au final un court roman suffisamment intéressant qui est livré ici.
 
 

mercredi 17 août 2011

Oussama - Norman Spinrad

Désireux d’explorer plus en avant l’uchronie, mais poussé de facto par ma participation au challenge Winter Time Travel organisé par Lhisbei, c’est presque naturellement que je me suis rué sur le dernier né de Norman Spinrad, Oussama, qui me faisait de l’œil avec insistance depuis quelques temps. Il semble cependant que l’uchronie ne soit pas ici clairement établie, le point de divergence vis-à-vis de l’Histoire n’étant pas mentionné ; le futur fictif qui sert de cadre au roman prend vraisemblablement ses racines dans des événements antérieurs à notre époque, tels que le 11 Septembre, pour les prolonger au-delà. Je ne peux cependant me répandre qu’en ces quelques conjectures, le livre m’étant tombé des mains après 250 pages.


L’ouvrage se présente sous la forme de mémoires, rédigées par un certain Oussama, dont le prénom doit sa provenance à Oussama Ben Laden et aux fils d’Oussama, une organisation qui est parvenue à recomposer en partie le Califat, conglomérat de pays d’obédience musulmane au gouvernement commun. Originaire du Califat, Oussama est envoyé en France, en qualité d’agent secret, chargé d’une mission sans but précis : s’intégrer à la société française sans bien sûr que ne soit découverte sa réelle appartenance. Isolé du reste du monde dans son enfance et son adolescence, très peu au fait des mœurs occidentales malgré les films hollywoodiens piratés, le jeune agent secret, de vingt ans à peine, se heurtera de front aux coutumes de la capitale, et sera plus encore déstabilisé au contact de son chef de cellule, rompant d’après lui avec les préceptes de l’Islam. Mais rapidement, il prendra conscience des profondes divergences entre ce qui lui a été inculqué dans un environnement hermétique, et les aspirations des musulmans étrangers au Califat.
 
Puis, devenant malgré lui chef d’un gang local, il sera par la suite d’une opération couronnée d’insuccès obligé de quitter Paris et dissimuler son identité pour préserver sa vie menacée par ses chefs eux-mêmes. Ce périple le mènera sur la voie du saint pèlerinage, le hadj, qui affermira sa volonté de djihadiste. Il passera ainsi de la Mecque au Nigéria, livrer bataille au Grand Satan, lequel soutient une peuplade locale dans un intérêt que l’on devine être lié au pétrole.
 
Vous l’avez certainement compris, Oussama n’est pas un roman que l’on pourrait taxer de conventionnel. En effet, Norman Spinrad aborde ici un sujet rarement abordé, voire pas du tout, celui du terrorisme. Cependant l’auteur ne n’y essaie pas n’importe comment, et ose décrire de l’intérieur, presque de manière intime, l’élaboration d’une cellule terroriste et la formation de la réputation d’une légende clandestine. Cette trame principale est également l’axe qu’emprunte Spinrad pour placer ses piques envers le sectarisme religieux, les déclarations politiques, et une critique non voilée (pourtant impudique dans ce contexte) des agissements occidentaux, notamment américains. Si l’initiative, anticonformiste, est à saluer, la réalisation se montre à mon goût bien trop décevante sur de nombreux points, au point qu’il m’aura fallu stopper en plein milieu de l’ouvrage. Etant donné le peu de bien que j’ai à dire de l’ouvrage, je me permets de commencer par les aspects positifs.
 
Si je dois retenir un élément marquant d’Oussama, c’est bien l’hétérogénéité du monde musulman, qu’il n’y a pas qu’un Islam, imposé par les autorités théologiques, mais bien divers courants qui se heurtent brutalement. Loin du front uni et sanguinaire que les médias bâtissent, on s’aperçoit d’autant plus que l’Islam n’est pas cette croyance fanatique, apostolique, que l’on assimile malgré nous devant les parodies de journaux télévisés. Tout comme les chrétiens possèdent leurs propres divergences, citons en vrac les catholiques, orthodoxes, luthériens et calvinistes, il existe diverses interprétations de l’Islam, et d’autant plus tolérantes qu’elles s’éloignent d’une autorité religieuse. Le pèlerinage à La Mecque se montre à ce sujet riche d’enseignements, et délivre un réel message de paix ; il permet également d’approfondir la connaissance de ce rituel, que tout musulman est censé accomplir une fois dans sa vie ; le hadj apparait comme un instant unifiant tous les musulmans. Passage cependant à double tranchant, car Spinrad semble insinuer, lors de l’épisode au Jamarat, que ce rituel peut, si ce n’est conduire, du moins conforter dans l’intolérance menant sur le chemin du djihad dans l’effervescence du moment. L’interrogation sur la nature du djihad et sur l’ennemi à combattre ne manque pas non plus d’intérêt, mais là encore il fut trop peu dit pour que je persévère dans ces questionnements.
 
Voici donc ce pourquoi je ne regrette pas avoir lu ce roman. Passons maintenant aux points qui fâchent. Ce qui d’emblée m’a choqué fut la prose de Spinrad. Mauvaise traduction ou plus simplement mauvaise inspiration, j’ai trouvé l’écriture juste imbuvable. La combinaison du passé composé avec l’imparfait m’avait pour cette raison fait rejeter Spin, mais on est de surcroit soumis à une écriture dépourvue de tout rythme. En plus d’abandonner tout lyrisme, la plume se montre molle et langoureuse, et il devient difficile d’accrocher par ce biais à la trame. Cette dernière aussi se montre peu pêchue, faisant preuve d’une linéarité soporifique. D’un bout à l’autre de ma lecture, j’ai eu l’impression d’être trimballé au gré d’événements sans accrocs, sans tension, et même les batailles n’ont pu me tirer de ma torpeur. A propos, il convient de souligner le plan très candide d’Oussama, qui malgré la masse de personnes mobilisées s’effectue dans la perfection la plus totale. On sent une certaine faiblesse sur ce point, car le retournement d’opinion, sur lequel repose l’exécution de ce plan, est détaillé très succinctement alors qu’on en attendait plus. Sur la gestion de l’histoire, il ressort au final une impression paradoxale : celle d’assister à des longueurs tout en se voyant sevré d’explications désirées.
 
La psychologie des personnages aura également eu un impact important sur mon ressenti, car du début à la fin il m’aura semblé être confronté à des coquilles creuses, tant chez les acteurs externes que chez le héros, en dépit même de l’écriture à la première personne ! Derrière ces façades se dissimule en réalité la volonté de l’auteur de montrer ses personnages subissant les événements plutôt qu’ayant prise sur eux ; mais hélas ! cette accentuation s’effectue au détriment du lecteur, qui ne voit face à lui que morosité céphalique. On pestera également contre le nivellement par le bas, consistant à faire paraitre les acteurs moins intelligents que le héros afin de le glorifier plus aisément.
 
Au final, Oussama ne m’aura pas convaincu, et je trouve assez dommageable que ces points formels m’aient rebuté à ce point car je suis sûr que le reste de l’ouvrage avait encore à m’offrir. Cependant à ce stade je reste tout de même sur ma faim en ce qui concerne la critique des puissances occidentales, les attaques n’étant que de simples piques sans réelle consistance, ou alors rabâchées comme la guerre  au Nigéria faisant écho aux deux guerres en Irak. Il manque aussi un certain approfondissement dans l’étude de l’engrenage terroriste, de même que l’interrogation sur les délimitations du stade de terrorisme.
 
 
Norman Spinrad, Fayard, 2010, 480 pages
  

mardi 16 août 2011

Evadés de l'enfer - Hal Duncan

Lors de la parution de son diptyque révélateur, Le Livre de toutes les heures, Hal Duncan avait défrayé la chronique, qui, dans l’ensemble, ne tarissait pas d’éloges sur l’auteur, tout en taxant les bouquins d’ovnis littéraires. Je profitais donc de la parution de son dernier-né, Evadés de l’Enfer, pour découvrir enfin cet auteur que j’attendais frileusement.


Les premières pages du roman pourraient bien être déroutantes si le sujet n’était clairement énoncé dans le titre ; l’auteur s’attarde en effet à faire mourir ses protagonistes, la mort demeurant encore le plus sûr moyen d’atteindre les portes mystiques de l’au-delà. C’est l’occasion de faire connaissance avec Eli, un clochard au bout du rouleau, qui n’est pas sans rappeler le prophète évoqué dans l’ancien testament, de par son patronyme et sa connaissance des écrits bibliques, officiels et apocryphes. Seven, quant à lui, n’est clairement pas un enfant de chœur ; il se ferait plutôt l’exécuteur des œuvres de Satan par sa pratique chronique du meurtre commandité. Tueur implacable et débrouillard, il se verra cependant envoyé ad patres, ou pas. Dans un autre registre, c’est en qualité de prostituée que Belle sera vouée aux tourments éternels, aidée en cela par son mac qu’elle tentait de fuir. D’un caractère parfois farouche et impertinent, elle sera bien la seule de la troupe à contenir en partie Seven. Le dernier trublion invité à la fête se nomme Matthew, un jeune homme effacé, décédé suite à une agression particulièrement sauvage.
 
Tout ce beau monde se retrouve alors embarqué sur un ferry des plus étranges, qui se meut sans encombre sur le Styx vers sa destination finale, l’enfer. Comme le spécifie le quatrième de couverture, ce lieu de souffrances fait diablement penser à la mégapole de New-York, revisitée cependant pour la circonstance. Les pécheurs de faible envergure comptent pour une bonne partie de la démographie infernale ; les autres, les criminels devant l’Eternel, seront envoyés à l’Institut, un centre de redressement dans lequel les coupables seront confrontés à des peines rappelant directement leurs crimes. Cependant, la torture quotidienne n’est pas du goût de Seven, qui décide un beau jour de rompre ses chaînes et de prendre la poudre d’escampette, emportant dans son sillage dévastateur Belle, Matthew, Eli, et une bonne tripotée de cadavres.
 
Avec à peine plus de deux cents pages, Evadés de l’Enfer se veut court, mais la ribambelle d’événements et de retournements cadencent le rythme avec intensité, pendant que les gunfights et les cadavres battent la mesure. Oui ça bastonne grave, ça dézingue à tout va, on se croirait presque dans un film d’action dopé aux amphétamines. En ce sens le personnage de Seven assure son rôle, c’est bien le déclencheur de toute cette tuerie, les flingues et autres pétoires perfectionnées semblent être les prolongements naturels de ses mains. Pas de grands discours ni de grandes phrases, on fonce le plus souvent droit au massacre, un carnage qui se conclue dans un grand bordel avec quelques « guest stars » logiquement bienvenues. Le style n’est certainement pas étranger à ce torrent de violence déchaînée ; Hal Duncan combine des décors épurés et un bagout relâché à des plans cinématographiques.
 
Cependant, le roman n’est pas un simple ramassis de scènes explosives, c’est avant tout une charge contre nos sociétés occidentales, et dans une moindre mesure contre la religion. L’antichambre de l’enfer donne le ton, les nouveaux arrivants sont confrontés à une bureaucratie pointilleuse qui les catégorise avec soin. L’inégalité même dans la mort. Il transparait dès lors, de manière souvent explicite, les attaques de Duncan envers nos sociétés. Dans ces conditions, il est aisé de reconnaître en ce groupe d’évadés l’allégorie des opposants au « système », cherchant par tous les moyens à s’en émanciper. Rien de nouveau à l’Ouest, pourrait-on dire, d’autant plus que le théâtre de l’enfer semble créé avant tout pour les besoins de cette diatribe, bien que le message puisse paraître percutant en regard du caractère énergique qui se dégage du livre. On retiendra cependant quelques bonnes idées, comme celles des Oubliés, ces clochards invisibles aux yeux de tous, exception faite de l’attention télévisuelle. Quant au couplet antireligieux, qui s’invite vers les deux tiers, il m’est apparu sympathique, certainement en raison de mon inaccoutumance à ce genre d’incrimination. Je ne serais néanmoins pas surpris d’avoir loupé quelques passages en cours de route, les lectures bibliques n’étant pas mon fort.
 
Au final, Evadés de l’Enfer  est un roman qui se lit sans déplaisir et qui s’amuse à flinguer nos neurones lors des courses poursuites endiablées. On regrettera  cependant que le propos critique soit à ce point mis en avant, ce dernier enfonçant allègrement des portes ouvertes ; un second degré persistant n’aurait pas été désagréable, de même qu’un enfer plus déluré. Pour ma part, j’ai bien envie de découvrir Duncan avec son diptyque.
 
 
A voir aussi chez Anudar, Efelle

vendredi 12 août 2011

Iron Man 2

Iron Man, premier du nom, m’avait beaucoup enthousiasmé. Je découvrais pour la première fois un héros qui, grâce à son intelligence et sa fortune colossale, s’était construit une armure surpuissante. Au-delà d’un scénario bien élaboré, j’avais apprécié la personnalité atypique de Tony Stark. Mes attentes à l’annonce de la sortie du second opus étaient donc fortes, et nonobstant les critiques négatives qui m’avaient été prodiguées (mais surtout parce que ce film faisait consensus), j’ai été voir Iron Man 2. Au sortir de la salle – bon je n’ai pas attendu jusque-là -, force est de constater que les mauvaises langues n’en étaient pas.

En effet, le film s’ouvre sur une scène bien longue de Tony Stark faisant une entrée fracassante dans son gala de charité (ou assimilé), qui en profite alors pour nous faire un joli speech sur l’avenir de l’homme grâce à la technologie, et sur la philanthropie légendaire des grands patrons qui œuvrent désormais pour le bien-être des hommes. Américain à l’extrême, ce commencement glorifiant le capitalisme est d’une hypocrisie détestable. Mais bref, passons. Iron Man a tombé le masque et le monde est en paix – et c’est une des raisons pour laquelle Wall Street se permet d’embellir notre quotidien. Ainsi, les conflits mondiaux ne sont plus qu’un vestige du passé grâce à l’armure d’Iron Man. Soit dit en passant, cela rappelle fortement le Dr Manhattan de Watchmen. Mais comme la technologie de l’armure intéresse la patrie, Tony Stark sera invité à livrer son armure surpuissante au gouvernement américain. C’est l’occasion d’amener une piste de réflexion sur l’utilisation d’une arme. Qui doit en être le garant : l’inventeur d’une arme peut-il être le seul utilisateur de sa trouvaille, ou faut-il au contraire confier cet avantage au gouvernement ? Hélas, si la question est pertinente, les arguments ne le sont point. Pire, les scénaristes ont eu l’ingénieuse idée de transformer ce débat entre l’armée et Stark en une simple chamaillerie d’écolier, remportée par le plus impertinent et le plus con des deux.

Et nous atteignons là le fond du problème : d’un côté comme de l’autre, nous sommes confrontés à des personnages totalement caricaturaux, vidés entièrement de leur substance. Si l’on avait aimé le Tony Stark du premier opus, on retrouve ici le milliardaire entièrement transformé. L’homme cynique s’est transformé en vieux con prétentieux et narcissique. Et ce n’est pas sa mort imminente (ouh on y croit…) qui le rendra plus attachant. J’ai eu la nette impression que le public ciblé était les jeunes ados boutonneux, qui se balancent des vannes insipides tout en s’esclaffant de leur trait d’esprit indomptable. Et en face de Stark, nous avons des larves vivantes, sans contenance ni mesure de soi. Mièvres et naïfs la plupart, au comble du grotesque pour le vil traître à sa patrie, à peine la secrétaire (interprétée par Gwyneth Paltrow) tire-t-elle son épingle du jeu. En effet, c’est bien la seule à avoir conservé son jeu d’acteur au niveau du premier volet. Et même si ce n’était déjà pas fameux, force est de reconnaître que son rôle pathétique est le mieux interprété. Quant à la palme du rôle inutile, il revient sans conteste à Scarlett Johansson, dans le rôle de l’agent sexy qui ne sert qu’à attirer les mâles en rut.

Bon, les personnages sont totalement loupés, mais on se dit que l’histoire va rattraper tout ça. Après tout, c’est un film de super héros, il y a de l’action. Effectivement, on a droit à quelques scènes d’action. Mais comme tout le reste, on s’aperçoit que là aussi c’est minable. Les scènes d’action sont totalement loupées, elles sont d’un irréel rarement atteint. Attention je ne vais pas hésiter à spoiler, donc si vous comptez malgré mes mises en garde dépenser inutilement vos deniers, zappez directement à la conclusion. Par exemple, la scène du Grand Prix est, à l’instar de toutes les autres scènes du film, un foutage de gueule complet. A l’aide de sa haute tension portable, le méchant russe (oui, on n’évite pas les poncifs du genre) tranche en deux une voiture de course style formule 1 qui fonce droit sur lui à environ deux cents à l’heure. Non content de cet exploit, il le répète avec succès sur la voiture du héros milliardaire, qui, comme par hasard, a éjecté le pilote de son équipe pour lui piquer la place. Une fois échoué sur le bas-côté, sans grand dommage malgré le rude choc, Stark se hisse hors de l’épave et se retrouve démuni face au grand méchant russe. Discours de vengeance de rigueur et phase d’intimidation, c’est à la surprise générale qu’Iron Man se tire d’embarras en échappant aux lacérations meurtrière de son adversaire, qui décidément a bien plus de mal avec un humain pataud qu’avec une formule 1 en plein élan.

Mais si ce n’était que ça ! Non, les scénaristes ont vu grand, et ils osent sans vergogne surenchérir dans le n’importe nawak en organisant le sauvetage de Stark par sa secrétaire et son chauffeur. Accrochez-vous ça va chauffer, parce que la Rolls d’Iron Man défonce les barricades et fonce à contresens sur le circuit pour se dépêcher d’éviter le pire. A ce sujet, je ne résiste pas à la tentation de vous livrer une phrase culte dans cette situation, émise par la secrétaire : « Attention une voiture ! ». Un autre exemple du foutage de gueule manifeste se trouve un peu plus loin, quand Stark construit seul et avec quelques bouts de tuyaux, un accélérateur de particules pour fabriquer un nouvel élément. Affligeant.

Je pense qu’il est inutile d’épiloguer, Iron Man 2 est un désastre sur tous les points. Tous les ingrédients nécessaires au nanar sont présents : rôles artificiels, histoire totalement bidon, qui enchaîne sans sourciller moults incohérences, pseudo-réflexion qui va dans le sens d’une Amérique capitaliste. Bref, un pétard sacrément mouillé et qui fait mal à voir, autant que la déchéance de Stark, réduit ici à un simple super-héros couvert de strass et paillettes.


Notez le regard illuminé

jeudi 11 août 2011

Spin - Robert Charles Wilson

L'extinction de l'espèce humaine n'est pas chose nouvelle en science-fiction, on pourrait même dire qu'elle fait partie des poncifs. Néanmoins, Robert Charles Wilson offre une nouvelle approche avec Spin, qui obtint le prestigieux prix Hugo, immédiatement suivi par le Grand Prix de l'Imaginaire. Mais à l'inverse d'autres ouvrages, je n'ai pas abordé Spin en escomptant un chef d'oeuvre, je l'ai pris comme il venait, et je ressors déçu de ma lecture malgré toute l'originalité qu'il convient de reconnaître ici. 


Tyler Dupree n'a que douze ans lorsque les étoiles disparaissent dans le ciel. La nuit s'est éteinte. La raison de ce phénomène? Le spin, une mystérieuse barrière englobant la Terre, qui absorbe toutes les variantes du spectre électromagnétiques. En d'autres termes, le planète est isolée, et le soleil lui-même n'est qu'une imitation. Mais la seconde propriété du Spin est bien plus inquiétante : à l'intérieur de la membrane le temps ralentit inexorablement, alors qu'au dehors les millénaires défilent à toute allure. A brève échéance, la Terre est condamnée, car le Soleil, lui aussi, est mortel, et s'effondrera sur lui même lors de son agonie, dans une cinquantaine d'années terrestres au plus tard.
 
Mais certains hommes n'ont pas abdiqué. La fondation Périhélie, créée sous l'impulsion d'E.D. Lawton, a pour mission d'en découvrir le plus possible sur le Spin, et de trouver une solution. Un de ces scientifiques est le fils de Lawton, Jason, le meilleur ami de Tyler Dupree. Ce dernier sera d'ailleurs un témoin privilégié des bouleversements liés au Spin, en suivant les avancées de Jason, mais aussi des déboires de la soeur cadette des Lawton, Diane.
 
Tout au long des 600 pages qui composent son récit, Robert Charles Wilson nous entraine à la découverte d'un monde qui, lentement, a basculé dans la morosité. L'échéance de la vie, bien que relativement abstraite, a insensiblement gagné toute une partie de la population. De fait, ce n'est pas un monde en plein chaos qui nous est présenté, mais plutôt sa lente dégénérescence, qui se manifeste notamment en zone rurale, les villes continuant comme si de rien n'était. Ce sont donc quelques symptômes qui mettent la puce à l'oreille de Tyler.
 
Un de ces signes, impossible à louper, se manifeste notamment par une recrudescence du mysticisme. Le monde subit une véritable crise de foi, et la religion, déclinée à toutes les sauces, attire de plus en plus d'adeptes. Pour ces communautés, le Spin est un événement divin, et les écritures sont interprétées diversement, provoquant autant de schismes que de querelles. Wilson propose ainsi une vision assez péjorative de la croyance. Tout en pointant du doigt l'homme en lui-même, il n'épargne pas les contraintes que provoquent l'attachement irrationnel dans la foi. C'est en la personne de Diane que se manifeste ce sentiment, qui sous des couverts de bonheur est prisonnière des chaînes qu'elle s'est elle-même passées.
 
On notera ainsi une dualité entre le frère et la soeur, entre Diane et Jason. Alors que Diane est perdue dans ce monde aux frontières bouleversées, Jason se consacre lui à établir ses frontières de manière rationnelle, scientifique. A sa manière, il est obsédé par le Spin, et voue sa vie à comprendre ce phénomène. Wilson transpose le conflit science-religion sur le plan familial.
 
A ce propos, la famille tient un rôle prépondérant, au point de prendre le pas sur le Spin pour se pencher sur les états d'âme des protagonistes. Par extension, on peut dire que l'auteur s'attarde sur ses personnages. En effet, il n'est pas rare de se trouver confronté à de longues parties pendant lesquelles l'accent est mis sur les relations entre les protagonistes. Comme dit vulgairement, ça passe ou ça casse. Et dans mon cas, ça a bloqué. Bien entendu, il est toujours agréable de se retrouver face à des caractères travaillés, mais ici, à l'exception de rares moments, ce qui aurait dû passer pour une aventure humaine passionnante s'est révélée être une suite de passages insipides, pas forcément inintéressants, mais diablement longs à quelques instants. Chacun se fera son idée, et la mienne ne semble pas être la plus répandue, mais j'ai trouvé les personnages assez fades dans l'ensemble. Oui tout ça semble crédible, mais à vrai dire peu de personnages, dont le narrateur, m'auront vraiment été sympathique à un moment donné. Ainsi, certaines tranches de vie me sont apparues dispensables et ont pesé sur la lecture.
 
Néanmoins, si ces épanchements sont assez fréquents, Wilson n'oublie pas de tisser admirablement bien son histoire. Le monde subit une ribambelle de bouleversements, plus ou moins graves, que l'auteur n'hésite pas à expliciter en détail. On sent derrière tout ça une documentation bien fournie, notamment dans les domaines de la physique et de la médecine, quoique ce dernier m'ait un peu moins enthousiasmé. Même si les connaissances requises pour aborder assez sereinement l'ouvrage ne sont pas très élevées, il vaut mieux avoir suivi une formation scientifique au lycée, et bien évidemment ne pas être en froid avec les domaines évoqués. De plus, même si on a le temps de s'ennuyer, l'histoire regorge de rebondissements, et l'on sent alors toute l'intelligence de l'auteur, qui transforme à merveille certaines contraintes en avantages. J'en retiendrai une seule incohérence, vraiment pas représentative de l'ensemble : à moins que le Spin ne simule également les effets lunaires – ce qui n'est jamais indiqué -, on ne peut se servir des phénomènes de marée pour savoir si la Lune est toujours présente au début du Spin, quand les hommes sont "aveugles".
 
Dernier reproche, il concerne le style de l'auteur. La première personne n'est pas dérangeante, bien des ouvrages exploitent avec succès ce point de vue, mais l'utilisation du passé composé au lieu du traditionnel passé simple fut assez déstabilisant au départ. Peut-être même le fut-il aussi par la suite, puisque le style, sans être pénible, ne me retenait pas, en dépit de quelques passages fugaces qui m'ont semblé de toute beauté.
 
Somme toute, c'est un bilan mitigé qui se dégage de Spin. Indéniablement, l'ouvrage fourmille de trouvailles intéressantes, et la partie hard-SF m'aura intéressé là où j'aurais cru m'ennuyer à certains endroits. Sur un plan personnel, cela augure de bonnes découvertes de ce côté-ci de la SF. Néanmoins, les deux défauts récurrents que sont cette propension à la longueur et le style peu apprécié de Wilson m'auront gâché la lecture. Une version courte de l'ouvrage m'aurait certainement mieux convenu.
 
 
d'autres critiques, plus favorables celles-là :

lundi 8 août 2011

Narcose - Jacques Barbéri

A mon grand étonnement, me voici en mesure de vous proposer une présentation correcte du premier tome de Narcose, trilogie réalisée par Jacques Barbéri, disponible aux éditions La Volte. Je m'étonne en effet, car au sortir de ma lecture, au demeurant lointaine, j'avais au final peu d'éléments à soumettre à la critique. Quelques éléments couchés sur phosphore et arrangés pour l'occasion me permettent une fois encore d'étaler sous vos yeux avides de lectures mes impressions qui, je dois le reconnaître avec toute l'humilité dont je me sens capable, m'étonnent moi-même malgré la haute estime en laquelle je me porte. Mais avant de vous lancer tout de go dans la contemplation avide de ce modeste billet qui vous ravira en tous points, permettez-moi d'apporter une petite précision quant aux diverses éditions disponibles. Le premier volet de Narcose vit pour la première fois le jour en 1989, aux éditions Albin Michel. C'est cette version que vous trouverez au format poche. Puis la trilogie entière fut éditée à partir de 2008 chez La Volte, et la présente publication fut par là-même revue et augmentée, et agrémentée de la bande-son du livre, composée par Barbéri lui-même. C'est donc cette dernière que je me suis procurée.
 

Comme je l'ai spécifié en introduction, je m'étonne déjà d'avoir quelque chose de vaguement intéressant à dire sur Narcose. C'est pourquoi je vous demande la plus grande indulgence quant au synopsis ci-dessous, vulgairement copié sur la quatrième de couverture. Eh oui, je souffre à mon tour de la panne sèche version résumé d'ouvrage.
 
Narcose, ville-rêve… Anton Orosco, artiste de la magouille, doit fuir. Son salut passe par l’extrados, la zone urbaine des marginaux peuplée par une faune étrange, décalée, où les lolitrans croisent des humains à tête d’animal. Mais se cacher est inutile. Autant changer de corps. En s’embarquant dans une course à la chirurgie plastique, Anton ne pensait pas finir dans la peau d’un lapin. Ni rencontrer Célia, l’adolescente mystérieuse capable de franchir l’envers du décor. Bourré d’amphécafé et de scotch-benzédrine, Anton traverse à toute allure un univers grouillant et instable. En quête d’une issue. D’un plancher tangible. Car à Narcose, lorsqu’on tombe, c’est peut-être le sol qui monte.
Roman halluciné, Narcose se présente enfin au lecteur sous sa forme achevée, premier volet d’un triptyque édité par La Volte. Jacques Barbéri gonfle un univers délirant jusqu’aux limites de l’explosion.

  L'entrée en matière est sèche et brutale. Barbéri nous plonge dans son monde de manière crue, sans se soucier du lecteur qui devra raccrocher les wagons par la suite. Quel est cet univers ? que signifient ces néologismes barbares ? sont des questions auxquelles le lecteur devra répondre seul, sans trop attendre d'aide de la part de l'auteur. Sans trop en dire, Narcose est « réellement » un univers étrange, issu d'un cerveau dérangé ; et les créatures hallucinées se démènent avec une science qui permet toutes les exubérances corporelles, entre autres.

De plus, le schéma narratif de Barbéri déroute un peu. Une quinzaine de parties découpés en petits chapitres, dont la taille excède rarement la dizaine de pages. On sent derrière cela une volonté d'aller à l'essentiel, en multipliant les ellipses qui pourraient ralentir le rythme. Et le moins que l'on puisse dire c'est que ça fuse. Moins de 200 pages suffisent à nous faire vivre une aventure menée tambour battant. Mais il faudra tout de même attendre le tiers du livre environ pour que l'histoire décolle. En effet, les fils de la trame se mettent lentement mais sûrement en place, et la fin ne laisse aucun doute à ce sujet.

Quelle qu'en soit la raison, j'ai eu du mal à m'immerger dans la lecture. Peut-être est-ce du au style de Barbéri, qui écrit au présent. Ou alors le caractère fractionné de son écriture, qui hache volontairement le rythme. Néanmoins, on ne peut nier un imaginaire débridé à propos des descriptions. De l'inédit, du jamais vu en ce qui me concerne. A ce niveau-là, c'est du très grand art.

On notera également un hommage vibrant à l'Alice de Lewis Carroll, qui s'inscrit à merveille dans l'histoire.

Il me reste à vous parler de la bande son fournie avec le livre. Une fois n'est pas coutume, un ouvrage édité chez La Volte bénéficie d'un accompagnement audio. Mais on notera cette fois-ci que le compositeur est aussi l'auteur. Il est compliqué de parler en détail des divers morceaux, mais on distingue des sonorités dures, rêches, métalliques, qui pourraient se faire l'écho de l'écriture du bouquin. A la limite de l'agression pourrait-on dire. Mais j'ai beaucoup aimé. Vraiment. Je pense d'ailleurs me tourner vers les autres compositions musicales de Barbéri, qui est musicien de profession, et n'en est pas à son coup d'essai.

Somme toute, je ne saurais pas dire si j'ai aimé ou pas. D'un côté, il m'aura fallu du temps pour pénétrer dans cet univers, et de l'autre, une fois rentré, c'était une expérience dépaysante et plaisante, mais qui est survenue un peu tard, vers le dernier tiers. J'en conseille la lecture aux personnes averties, qui ont déjà de la bouteille. Personnellement, je continuerai à m'intéresser à Barbéri. Quant à ceux qui ont tout lu Dick, il parait qu'ici l'élève offre une version plus vertigineuse encore que celle du maître. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le Cafard.

dimanche 7 août 2011

La Nef des fous - Richard Paul Russo

Ayant beaucoup entendu parler de ce titre, je m'attendais à un cru d'exception, à trouver de la SF comme je l'aime, porteuse d'une réflexion ambitieuse. Inutile d'en faire une tartine, je n'ai pas vraiment trouvé ce que j'attendais. Néanmoins, je n'en ai pas pour le moins passé un mauvais moment. Si la lecture m'a peu passionné pendant une bonne partie du milieu, j'ai plus l'impression que l'explication tient dans les dispositions relativement mauvaises dans lesquelles j'étais, car la recette ne change jamais.


En effet, cette recette pourra en rebuter quelques uns. Divisé en trois parties, le livre s'attache à nous conter le devenir d'un vaisseau spatial, L'Argonos, dans lequel s'entassent depuis des générations des hommes qui n'ont pas ou n'ont plus la moindre idée du but originel du vaisseau. La hiérarchie interne n'est pas non plus surprenante, et l'on retrouvera facilement une stratification des plus évidentes. A travers Bartolomeo, conseiller officieux du capitaine, lui-même ami d'enfance du héros, nous découvrirons les manigances politiques qui se trament à bord. Face au capitaine, l'évêque Soldano se positionne en adversaire officieux mais farouche, dont l'ambition est manifestement la prise du contrôle du vaisseau. On notera au passage une référence directe au conservatisme religieux incarné par l'évêque, qui défend la position d'un vaisseau existant depuis toujours, malgré l'existence d'une Terre originelle et depuis longtemps visitée et dévastée. Un acte un peu maladroit de mon point de vue, qui ôte une part de crédibilité à un homme résolument intelligent. En restant dans le cliché, sans être pour autant désagréable, l'équipage détectera une émission en provenance d'une planète inconnue, qui l'amènera à l'explorer et à y faire une découverte macabre.

Mais je m'arrête ici de peur de trop en dire. Si l'histoire n'est pas foncièrement originale, elle demeure tout de même prenante, malgré la lenteur du rythme. Il est dommage que l'auteur, en poussant trop loin les réflexions de Bartolomeo, appesantisse son récit. Les pensées se bousculent souvent, et hachent incontestablement le rythme. Un peu plus de dialogues à la place de ces pensées omniprésentes auraient certainement contribué à dynamiser un peu le tout. Par ce biais, les personnages auraient également gagné un peu plus en profondeur ; non pas qu'ils soient creux, mais ils sont peu présents, remplacés par les pensées argumentées de Bartolomeo. De fait, on cerne assez peu les protagonistes, et j'ai même eu un peu de mal à cerner le tempérament du héros. Cependant, il faut reconnaitre qu'on a affaire à un héros qui réfléchit beaucoup, qui s'interroge sans arrêt sur les conséquences de tel ou tel choix, et bien que ce procédé soit appréciable, l'overdose provoque le ralentissement du rythme. On notera cependant quelques réflexions ponctuelles, la plupart n'étant pas forcément très poussées, comme celle sur la liberté qui ne vole pas très haut. En revanche, j'ai plus apprécié le mini-discours métaphysique. Mais dans l'ensemble, il faut rechercher l'aventure plutôt que la réflexion.

Bref, il y avait matière à faire plus addictif. Le gros reproche concerne incontestablement la narration. En nous enfermant dans la tête de Bartolemeo, on ne se rend pas compte de sa différence vis à vis des autres. Le rythme est souvent lent mais pas forcément inintéressant, et l'aventure se laisse suivre agréablement. On notera tout de même un certain manque d'originalité, pas forcément déplaisant.