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mardi 13 mars 2012

Des Milliards de tapis de cheveux - Andreas Eschbach

La réputation de ce livre a beaucoup fait pour m'attirer. De la SF onirique selon certains, de la SF inhabituelle pour les autres, quoiqu'il en soit Des Milliards de tapis de cheveux semblait ne laisser personne indifférent. A la base un petit événement, puisque l'ouvrage d'Andreas Eschbach fut le premier recueil de SF germanique à s'expatrier de sa contrée après une décennie de claustration forcée.


Sur une lointaine planète est établie depuis des millénaires un culte étrange. Des tisseurs doivent, leur vie durant, constituer un tapis qui sera accroché dans le palais de l'Empereur. Mais attention, pas n'importe quel tapis, un tapis réalisé uniquement à l'aide de cheveux que les tisseurs collectent sur leur femme et leurs concubines. Chaque réalisation doit assurer les conditions de vie nécessaires à la génération suivante, qui accomplira le même rituel indéfiniment.

Pourtant un jour la nouvelle se répand que l'empereur est mort, assassiné par des rebelles. Ce que les tisseurs nient formellement en bloc, malgré leur isolement pratiquement complet du reste du monde.

Car on s'en étonne rapidement, la société des tisseurs est un monde rustre, peu avancé, où la civilisation semble avoir rebroussé chemin. La seule trace de technologie semble résider dans ces vaisseaux étrangers qui parcourent l'univers. C'est un monde livré à lui-même dans de rudes conditions, où la religion prédomine massivement sur l'éducation, facteur totalement négligé (voire même craint, puisque l'éducation offre une ouverture d'esprit). Cela vaudra d'ailleurs des ennuis au protagoniste de la première nouvelle, Abron, notamment lorsqu'il s'intéressera au Vent silencieux, ouvrage proclamant la mort de l'empereur. On retrouvera plus tard cette dénonciation d'un monde barbare enclin à mépriser les arts lorsqu'un joueur de flûte à trois sera pourchassé pour avoir déserté.


Mais si on s'intéresse aux tisseurs on ne se concentre pas que sur leur art, on gravite autour d'eux en découvrant leur réseau, leur mode de vie, les mentalités qui y ont cours. C'est d'ailleurs le discours principal de la première moitié des nouvelles, qui voient peu d'incursions étrangères. Puis quand enfin Eschbach nous transporte au cœur de l'empire on assiste à de nouveaux événements qui amplifient considérablement l'intérêt. On y découvre alors les dessous des rumeurs, et après un chapitre en apothéose nous reprenons l'exploration de la (ou les?) galaxie qui suscitera d'inévitables questions. Pourquoi s'égare-t-on par ici ? Pourquoi cet intermède ? Mais surtout pourquoi aussi peu d'action ? C'est en effet un des principaux reproches que l'on fera à l'ouvrage, et c'est la raison qui m'aura fait faire un break de six mois. Car m'étant arrêté juste avant ce que je considère comme le point d'orgue du bouquin, je n'y voyais alors aucun intérêt. Les personnages sont certainement le point faible de l'ouvrage. Bien que l'auteur mêle différents profils, ces derniers peinent à retenir l'attention (on notera au passage que les personnages exposent leur quête d'eux-même, qu'ils se cherchent. Serait-ce la part de l'auteur ?) ; leur mollesse va de concert avec le rythme langoureux de la narration.

Qu'il ne se passe pas grand chose n'est pas un problème en soi, je ne suis pas un inconditionnel de l'action et il y a bien d'autres choses intéressantes à côté. Le souci se pose lorsque l'auteur ne parvient pas à faire oublier ce fait. Et c'est dommage parce que l'univers d'Andreas Eschbach est intéressant à de multiples points de vue. Beaucoup ont noté les passages de descriptions 'oniriques', voire ''poétiques'', et c'est une chose extrêmement appréciable dans un genre que l'on réduit trop souvent à la simple mécanique grandiloquente de vaisseaux spatiaux (quoiqu'ici les carlingues intersidérales ne sont évoquées qu'à de rares moments), et s'il me faut reconnaître que certains passages rehaussent la qualité de l'ouvrage, je dois avouer n'avoir pas toujours été conquis (forcément, quand on passe après Hugo, Baudelaire ou Apollinaire, la tâche est rude, d'autant plus après traduction !). De même la description de l'empire, malgré sa brièveté, soulèvera certaines questions d'ordre éthique et philosophique.

Et pourtant, arrivée la fin on se dit que mine de rien Eschbach avait son idée bien en tête, que rien n'était dû au hasard. On regrettera pourtant certains passages qui pourront sembler inutile, le recours à l'intertextualité étant omniprésent dans le recueil. Certainement dans le soucis de tisser un canevas indéfectible, son tapis de cheveux personnel, l'auteur s'est échiné à mettre chaque élément en relation avec un aspect de l'histoire, quitte pour cela à dérouter le lecteur et l'immerger – sans le noyer – dans des faits parfois écartés du sujet, comme le récit sur la station spatiale, peu intéressant et cliché (voire même très stupide), mais dont la fin touche quand même la corde sensible du lecteur malgré la sensation de déjà vu.

Bref, Des Milliards de tapis de cheveux est un ouvrage discordant au sein du space opera. On lui reprochera avant tout sa mollesse intrinsèque, tant dans les personnages que dans le rythme. Peinant à retenir l'attention, cet ouvrage n'est pourtant pas dénué de qualités, et on retiendra surtout son angle d'attaque original qui tient à l'occasion un discours sur la nature humaine, mais qui interroge également sur les systèmes de gouvernance. Finalement on parcourt ce recueil comme on fait une randonnée : l'intérêt croît au bout d'un moment pour grimper en flèche, puis se casse la gueule sur la descente tandis que nous continuons, absorbés par la vitesse.


CITRIQ
A voir chez Lorkhan, Ryuuchan,Spooky, Calenwen, Tigger Lilly, Arutha

samedi 24 septembre 2011

Axiomatique - Greg Egan



Ah Greg Egan, depuis le temps que je voulais lire une de ses œuvres, et ce depuis qu’il fut le gagnant du prix du regretté Cafard Cosmique ! Voilà c’est enfin fait, et, comment dire, ce fut passionnant. Instructif. Eblouissant même à certains moments. Commençons.


La première nouvelle donne le ton avec une nouvelle qui surprend. Nous sommes dans la peau d’un missionnaire à la recherche de camés qui, lorsqu’ils consomment une certaine drogue, leur permet de faire s’entrechoquer des mondes parallèles à l’endroit même où ils se trouvent. Croyez-moi l’entrée en matière surprend, d’autant plus quand vous venez de vous taper une séance de sport et que les hormones vont font filer droit les mots et les pages, et que rien n’y personne ne peut empêcher votre regard de s’attacher à la signification profonde des mots qui défilent devant des yeux soumis au dictat d’un esprit empressé. On y comprend tout de même qu’il est question d’identité et d’intégrité, malgré les altérations possibles d’un univers à un autre. L’identité, un thème repris très souvent et de bien des manières par Egan, abondamment traité dans Axiomatique. Le sujet pourrait aussi se prêter à la seconde nouvelle, Lumière des événements, où l’on découvre un monde recevant des informations du futur, sans pour autant être capable de s’y rendre. L’information en provenance du futur étant relativement chère, chacun n’est autorisé qu’à recevoir une certaine somme de données, écrites, de leur vie future. Il doit à son tour faire de même, raconter les événements de sa vie pour le léguer à son soi du passé. Le procédé est soumis à validation. Ici Egan met en évidence le rôle du destin et de la fatalité, et dans un cadre plus général la manipulation consciente des médias dans nos sociétés modernes.

La troisième nouvelle, Eugène, est aussi riche d’instruction. Elle met en scène deux parents en train de choisir les attributs physique de leur rejeton, et le dilemme moral qui en résulte. Comme l’annonce le titre, c’est de l’eugénisme génétique qu’il est question, et bien évidemment Egan va loin, trop loin même à la fin. Mais peu importe, l’important est bien là ; on ressent toute l’horreur et le dépouillement de toute vie liée à l’eugénisme. Dans une autre veine, Egan nous emmène à la rencontre d’une âme vagabonde, changeant de corps comme de chemise à chaque fois qu’elle s’endort. Sous les dehors du Coffre-fort, se cache en réalité une réflexion profonde sur la formation de la personnalité en dehors d’un milieu stable, tout en mettant en exergue les capacités d’adaptation développées. La nouvelle aurait pu demeurer anecdotique sans le talent du conteur.

En apprenant à être moi, puis L’enlèvement, reviennent en orbite autour de l’identité, et plongent en profondeur dans les troubles abysses de l’Humanité, à la chasse de ces traits singuliers qui séparent l’Homme d’une simple machine de Turing. Le résultat est vertigineux, effrayant, dantesque, bref, Egan frappe fort. Dans ce marais ténébreux qu’est la définition profonde et singulière de l’homme, son caractère inaltérable et jusqu’à présent intranscriptible, Egan s’y fraye un chemin lent et sinueux, mais toujours ferme et appuyé, guidé par la flamme de sa plume.

La nouvelle la plus rafraichissante et inattendue est La Caresse. On y suit un flic bien entraîné qui, après avoir découvert un être hybride, mi-animal mi-humain, se trouve capturé par un milliardaire mégalomane. Outre les manipulations génétiques et la morale de tout ceci, il est en réalité question du rapport à l’Art. S’il est bien un domaine où je n’attendais pas un auteur de SF, c’est bien à ce niveau. D’autant plus que la réflexion s’applique essentiellement à l’art « visuel », c’est à dire la Peinture, mais aussi au Théâtre ou au Septième Art. La symbiose entre un figurant (au sens d’acteur ou modèle) et son rôle supposé dans l’œuvre, est d’une richesse admirable, elle montre comment l’art, ou illusion, et le réel se confrontent et s’entremêlent de manière inextricable, et d’un certain côté tout le travail nécessaire à la représentation d’un instant figé dans le temps, synergie de vies illusoires inventées par l’artiste et que celui-ci révèle au monde en une ultime gravure. Du Très Grand Art.

Sur la fin du recueil on trouve aussi quelques nouvelles marquantes, comme La Douve, où la xénophobie est évoquée, dont je me permets de citer un passage clairvoyant juste après la conclusion, mais également un artifice particulièrement monstrueux dans la nature de l’homme, voire de la vie, dont je ne sais si nous devons nous réjouir ou nous inquiéter à la mort. S’il existe, le débat fera certainement rage, et je serais bien curieux d’assister à son déroulement.

Sans compter que La morale et le virologue apparait peu après, et celle-ci glace encore plus les chairs. Qu’arrive-t-il lorsque extrémisme religieux et science se conjuguent ? Rien de bon semble-t-il. Ce texte éclate définitivement les doutes à propos de l’auteur, Greg Egan est le pire des salauds. Sa solution finale est la plus morbide, la plus écœurante et la plus abjecte que j’aie jamais entendue de ma vie, et je doute mais j’espère de tout coeur en entendre jamais une qui dépasse celle-ci en horreur. Mais plus répugnant encore est l’acte conclusif de l’extrémiste mis en scène, qui m’a véritablement donné un haut le cœur.

Sur une note plus intimiste, Egan nous livre deux textes attachants, P’tit Mignon et Plus près de toi. Le première montre l’amour impossible d’un humain pour un bébé artificiel à la durée de vie volontairement limitée, tout comme ses capacités cérébrales On ne peut manquer de se questionner sur le caractère obscène d’une vie artificiellement tronquée et modifiée pour satisfaire les besoins affectifs d’adultes incapables de trouver leur moitié pour procréer (mais n’ayant jamais été dans ce cas, et ne prévoyant pas de l’être pour un long moment, je ne me permets pas de jugement hâtif sur ces personnes). Quant à la seconde nouvelle, elle nous montre un couple avide de nouvelles expériences sur tout ce qui a trait au changement de corps, et ce jusqu’à la fusion de conscience. Toute une panoplie de procédés maltraitant d’après moi le corps et la conscience, sont ici mis en œuvre pour évoquer un problème bien plus universel, celui de l’amour, de la vie en couple.


D’une manière générale, j’ai plus qu’apprécié ce recueil. Relativement novice en hard-SF, je m’attendais à une liste monstrueuse de dispositifs rébarbatifs exposés sans grâce et au coeur même des intrigues. Bien au contraire, les mécanismes décrits sont aisément assimilables, tant que le novice se contente parfois de renoncer à assimiler la totalité du mécanisme pour apprécier seulement ses effets. C’est le cas par exemple de la machine à recueillir le futur, ou encore du dôme, issu d’une nouvelle moins marquante. Bref, n’importe qui peut lire Egan, qu’il soit chevronné en physique chimie, ou un type ayant oublié ses cours sur les bancs du lycée. Vous n’avez aucune excuse pour ne pas découvrir cet auteur (quant à l’aimer c’est autre chose, mais lisez le bon dieu !).

Sur la structure même de ses textes, il est intéressant de voir qu’Egan mélange souvent les thèmes. Il est très rare de lire une nouvelle axée sur un sujet unique. Et c’est cette composition qui rend les histoires plus profondes et passionnantes. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que tout ça va trop vite, qu’une nouvelle c’est court pour cet auteur, et ce malgré la pertinence toujours présente des thématiques. Je vais me montrer difficile, mais pour une digestion optimale j’aurais préféré que le récit se calme un peu à certains moment, pour me laisser respirer. Mais c’est réfuter l’essence même de la nouvelle que contester sa brièveté, alors je fermerai ma gueule et je dirai simplement que j’ai hâte de me lire le roman du sieur Egan, La Cité des permutants. Ah oui, j’allais oublier, Egan écrit vachement bien, c’est un régal de le lire, même après un pavé lyrique de Hugo.

Un dernier mot avant de vous libérer du tourbillon de mon clavier. Le thème des implants neuraux, celui qui au départ me passionnait le plus, s’est révélé au final moins intéressant que ce que j’attendais. C’est pourtant ce que j’estime le plus proche de nous au milieu de toutes les ingéniosités qui parsèment le recueil.



Extrait de La Douve :
Tu penses pouvoir élever une clôture autour de ce pays et oublier tout simplement ce qui se trouve à l’extérieur ? Dessiner une frontière artificielle sur une carte et prétendre que les gens de l’intérieur comptent, et que ceux de l’extérieur ne valent rien ?

A lire aussi chez Traqueur Stellaire, Les Singes de l'Espace, Julien Naufragé Volontaire, Valunivers, Anudar, Gromovar et Cachou

jeudi 25 août 2011

Le Diapason des mots et des misères - Jérôme Noirez

M’attirer vers un livre de fantasy n’est pas chose aisée, il me faut des arguments solides et un prescripteur de confiance. Pourquoi cette méfiance envers ce genre ? Pour la simple raison qu’il est aujourd’hui surchargé, inondé, de l’avis même des éditeurs. Les stéréotypes foisonnent plus que partout ailleurs et l’innovation se fait rare, c’est pourquoi un auteur comme Jérôme Noirez est précieux. Son Diapason des mots et des misères fut donc une surprise totale et parfois brutale, transpirant l’originalité et la noirceur autant par le style que par le propos. Quoique la classification fantasy ne soit pas totalement exacte, on fleurte beaucoup plus avec le merveilleux.


D'habitude la signification d'un titre m'indiffère autant qu'un fibrome de Madonna, mais je dois reconnaitre que celui-ci m'a interpellé.  Le Diapason des mots et des misères, un joli titre qui présente de manière élégante le bonbon noirci et l'enrobage chatoyant.
 
Cependant, malgré toutes les qualités de ce recueil, je doute avoir fait un choix des plus pertinents en m'y intéressant au sortir de Tolstoï. La plume sobre mais d’une rare prestance de l’écrivain russe contraste fortement avec l’embrasement perpétuel du français, et s’il est possible de lire et comprendre Tolstoï dans un état un peu moins que cadavérique, n’escomptez pas apprécier votre lecture de Noirez dans les mêmes conditions. Ce foisonnement erpétuel recèle un prix finalement peu élevé en regard du plaisir procuré, une attention de tous les instants pour espérer pénétrer dans ce saint lieu de l’Imaginaire. Le sillage fuyant de la plume acérée nous arrache au monde livide et pâle, nous propulse dans les limbes abyssales d’un esprit tortueux aux rêves enfiévrés ; à coup de virgules travaillées la plume dicte son rythme endiablé pendant que les tournures sublimées enserrent le lecteur de tous les côtés, le laissant pantois devant tant de virtuosité. Et si d’aventure l’encre rétive s’éprend d’un argot dérangeant, là encore le plaisir persiste.
 
D’après Catherine Dufour, qui signe la postface du recueil, la noirceur habituelle de l’auteur est ici condensée, exacerbée, comme si la contraction des pages en avait retranché toute la gaieté : les enfants ne véhiculent pas la joie de vivre, ils attendent dans l’angoisse la mort qui viendra les délivrer d’aïeuls leur reprochant d’être nés ; il n’y a pas de forêts luxuriantes - à une exception près -, mais de vieilles bâtisses croulantes aux murs lépreux. La nuit tombée, Prague n’est plus qu’une banquise fendillée de façades éparses, hantée par l’écho des Skoptzy et leurs gardiens inquiétants. Les jeunes lecteurs ne sont pas oubliés, l'auteur leur concocte trois nouvelles – disposées à la fin – qui sauront les effrayer. Si Shirley's Doll et La Leçon de piano (dans le style de Balthus) n'ont pas tellement retenu mon attention, c'est sans conteste L'Enfer des enfants pas sages qui les torturera, tout comme il l'a fait avec moi.
 
Néanmoins le sieur Noirez sait, entre deux nouvelles funestes, nous remonter le moral avec un humour décapant. La Grande nécrose en est un bon exemple avec son histoire de zombie loufoque où se mêle un peu de policier qui ne l'est pas moins, mais c'est notamment avec L'Apocalypse selon Huxley, où l'on suit quelques potes complètement déglingués prompts à la défonce, embarqués dans un trip foireux aux states, que l'auteur se montre sous un excellent jour. Il semble d'ailleurs que cette nouvelle ait remporté le prix de la meilleure nouvelle au GPI 2010. Feverish Train se montre également un digne représentant de l'humour noirezien, avec son train de tous les dangers et ses voyageurs atypiques.
 
Du recueil je retiens également la première nouvelle, 7, impasse des Mirages, qui raconte le retour au pays d'un père et son fils après l'explosion d'un puits de pétrole. Le récit, qui débute sur une note autobiographique – ou du moins qui s’en rapproche fortement –, bascule lentement dans le merveilleux. Et pour rester dans mes préférences, j’évoquerai Stati d’animo, qui met en scène un futuriste traquant un homme jusque chez lui, course poursuite retransmise en direct durant laquelle on a tout le loisir de haïr cet homme. Le procédé de narration, indirect, offre une plongée dans l’horreur fichtrement réussie. Néanmoins, la nouvelle-titre du recueil, Le Diapason des mots et des misères, m’aura rebuté au point de passer outre la fin, et ce en dépit de sa relative brièveté. Cette histoire de fil et de communication se révèle bien trop absconse et tordue pour moi.
 
A travers ces récits transparait également l’amour de Jérôme Noirez pour la musique, puisqu’en plus de baser une nouvelle sur cette thématique (Késu, le gouffre sourd) et un recours notable au lexique musical, le compositeur s’invite le temps de quelques pages pour dédier une ode à l’une de ses héroïnes.
 
Quant à l’objet en lui-même, il se montre très satisfaisant. La qualité du papier et de la couverture affirment une impression de robustesse, et j’apprécie cet encart à la fin de l’ouvrage qui met en valeur l’illustrateur et d’autres acteurs peu mis en lumière autre part. D’autant plus que la couverture me plait beaucoup, et qu’un marque-page, représentant une partie de cette illustration, est gracieusement fourni avec le bouquin. Si vous souhaitez en découvrir un peu plus sur la maison d’édition, Griffe d’Encre, A.C de Haenne en a fait un article.
En bref, car tout a été dit, cette première incursion dans le monde de Jérôme Noirez s’est révélée surprenante, dans le sens primaire du terme. Un condensé de non-sens dérangeant par moments, des thèmes très peu visités, émaillés de certaines scènes choquantes, mais surtout ce style foisonnant  qui laisse peu de répit. Toutefois, je doute que ces textes soient la meilleure entame pour s’initier au monde de l’auteur, j’ai par moments eu du mal à distinguer l’aboutissement de tel récit.
 
                On voudrait en avoir, on voudrait croire qu’on en a, de distincts, de précis, mais il faut, lorsque le jour chavire, se rendre à l’évidence : les souvenirs de notre petite enfance nous échappent pour toujours. C’est une chose plus délétère, plus indicible, et si je devais la nommer, cette chose vague, cette demi-conscience, je l’appellerai souvenance : fragrance de souvenirs, rêve de souvenir, souvenir de souvenirs, une mémoire de salpêtre, encore que, du salpêtre, où je vis, je n’en vois jamais, car où je vis, c’est un monde sec. J’essaye toutefois, dans la pénombre d’un soir de printemps, aux senteurs de terre humide et de mimosa, de capturer des bribes de cette mémoire, de compléter cette esquisse tracée avec une baguette torve, en m’astreignant à ne pas mentir plus que nécessaire.
                La souvenance, c’est tout ce qui me reste de mes premières années qui font, lorsque je me retourne en moi-même, comme une flaque de chaleur mouillant le bitume d’une route rectiligne.
                  Finalement, je crains de devoir mentir un peu.
 
Le Diapason des mots et des misères - Jérôme Noirez - Griffe d'Encre 2009 - 240 pages

mardi 23 août 2011

Ceux qui nous veulent du bien - Collectif La Volte

Pour ma première participation à l’opération Masse Critique, j’ai eu le plaisir de recevoir Ceux qui nous veulent du bien. Je remercie à cet effet Babelio et les éditions La Volte pour m’avoir permis de découvrir ce bouquin sur lequel je lorgnais depuis son annonce même. Sous la couverture bizarre, sous ces motifs évoquant le silicium technologique, se trouvent 17 nouvelles rapportées d’un futur bien géré. Et comme toujours en pareil cas, tous les récits ne se valent pas.


L’ouvrage s’ouvre sur la préface de Dominique Guibert, secrétaire général des Droits de l’homme, qui nous rappelle succinctement les dérives sécuritaires et technologiques pour un meilleur bien-être. C’est donc avec Thomas Day qu’on rentre dans le propos. Son récit nous raconte l’histoire d’une jeune fille dotée de pouvoirs technologiques, subséquemment poursuivie par les gouvernements. Comme parade, elle utilise les armes de l’ennemi. Le style très sec, le récit à l’allure de résumé et le propos sous-jacent ne parviennent pas vraiment à convaincre. De suite après c’est Stéphane Beauverger qui prend le relais avec Satisfecit. Ecrit à la première personne, comme la majorité des autres nouvelles, le texte nous plonge dans un monde où plus personne n’a rien à cacher ; la virturapie prévient les comportements déviants en les « absorbant ». La forme du thriller, retenue pour la circonstance, se montre efficace, et l’on sent une certaine influence qu’il convient de dissimuler pour ne rien dévoiler de préjudiciable.
 
De Bernard Camus, Les événements sont potentiellement inscrits et non modifiables fait figure d’interlude. Une confrontation entre les buts avoués et les objectifs recherchés dont la presse se fait l’écho. On enchaîne avec Spam, de Jacques Mucchielli, certainement le meilleur texte de l’anthologie. On y suit un ancien soldat, désormais SDF, infecté par les messages publicitaires. Le propos est non seulement captivant, mais le style dynamique de l’auteur assure à son héros un charisme certain. Juste après, Camille Leboulanger, jeune auteur de 19 ans, propose un texte de jeunesse écrit il y de cela deux ans. On y découvre la réaction hostile d'un vieil homme face à la montée des méthodes de rajeunissement. Le texte déçoit en regard des arguments opposés.
 
Avec Ayerdhal et Paysage urbain, on s’éloigne des critiques gouvernementales pour venir attaquer de front l’agencement urbain. La thématique inattendue son traitement se révèle fort instructive ; Ayerdhal nous expose les implications sociales issues d’un réaménagement citadin à l’occasion de la présentation d’un projet de ce genre aux conseillers municipaux. On enchaine avec Jérôme Olinon et Regards, qui défend ici l’immigration et l’homophobie. Assez banale, la nouvelle se lit néanmoins sans déplaisir, même si l’on peut se perdre dans certains fragments déchronologiques de la narration.
 
Gulzar Joby se montre plus inspiré que son prédécesseur avec Remplaçants. Il met en scène une bande de gamins des quartiers riches désireux d’explorer les banlieues. Pour cela, ils engagent des remplaçants chargés de revêtir leurs oripeaux bardés de quincaillerie technologique, et de suivre le planning prévu. Simultanément émouvante et angoissante, l’auteur revoie avec efficacité le coup classique de l’enfant privé de liberté. Il ne sera pas compliqué pour les adolescents ou jeunes adultes de s’identifier à ces riches prisonniers.
 
On embraye avec Eric Holstein et sa nouvelle au titre (et au contenu) parodique, Ghost in a supermarket, qui nous envoie à la traque d’un fantôme électronique ne se laissant pas aisément identifier, au grand dam d’une compagnie de flicage numérique. Malgré une plume détendue, le texte manque de punch, et la chute ne parvient pas à éclaircir la trame. On s’enfonce encore dans la déception avec Trajectoires, de Danel. La nouvelle aurait pu être un plagiat de Minority Report si l’auteur n’avait pris soin d’inclure d’autres clichés avec leurs gros sabots. Sans conteste le texte le plus faible de l’anthologie, mais malheureusement pas le plus court.
 
Matéo Prune relève (un peu) le niveau avec Sauver ce qui peut l’être. Sans être formidable, la nouvelle nous décrit un monde où le droit au secret n’est plus respecté, où chacun et surtout son conjoint se doit de connaître les moindres aspects de la vie de l’autre, jusqu’à disposer d’une mémoire numérique.
 
Puis Alain Damasio fait son entrée et se démarque clairement des autres textes avec Anna et la Harpe. Ceux qui ont lu La Zone du Dehors ne seront pas étonnés de voir l’auteur prêcher pour une émancipation vis-à-vis du technococon dans lequel nous évoluons. D’un style plus « calme » que ses romans antérieurs, le clavier de l’écrivain ne s’en montre pas moins agréable et immersif.
 
Au tour de Sébastien Cevey d’exercer son talent avec Des myriades d’arphydes, qui parle d’un geek  –qui tord volontairement le cou aux idées reçues – luttant pour un meilleur respect de sa vie privée. Si le propos et le déroulement sont dignes d’intérêt, j’ai été frustré que l’auteur ne prenne pas plus le temps de poser son histoire, on le sent restreint par le format au vu de certaines situations un peu embrouillées, tout comme le héros pas toujours clairement positionné.
 
Puis Paul Beorn s’attaque au contrôle du corps avec Vieux salopard, à travers un nouvel employé manipulé par une puce qu’il s’est vu implanter. Sans surprise, le constat est assez effrayant, de même que la chute. Philippe Curval prend la relève avec Un spam de trop, un texte assez effrayant sur la collecte d’informations privées. Afin de se retrancher dans l’anonymat complet, un journaliste plaque tout du jour au lendemain pour aller cultiver des légumes dans un coin paumé. Là encore, on assiste à l’impuissance du protagoniste. Pour clore l’anthologie, Jeff Noon nous propose un texte court mais intriguant, aux consonances poétiques et entêtantes.
 
Au final, cette anthologie se montre assez pléthorique en terme de sujet abordés : vie privée, rapport à la technologie, déviances, contrôle mental, gestion des masses, flicage permanent ou encore  surveillance « préventive » sont de la partie. On regrettera seulement le traitement inégal qu’il est fait de ces sujets. Malgré tout, Ceux qui nous veulent du bien se révèle être une bonne piqure de rappel vis-à-vis des dangers qui nous guettent.

mardi 9 août 2011

Enfer sur mesure - Richard Matheson

Richard Matheson est un écrivain de science-fiction et de fantastique qui n'est plus à présenter. Pour les moins versés dans le genre, citons seulement son oeuvre phare Je suis une légende, dénaturé au cinéma pour coller aux carcans hollywoodiens. Enfer sur mesure est un recueil de cinq de ses nouvelles, qui ont pour dénominateur commun de traiter de l'Art. A vrai dire, j'ignorais tout de ce recueil avant qu'on impose cette lecture à ma soeur pour le lycée, et il est agréable de constater qu'on donne des lectures de la sorte aux gamins, même si la majorité aura besoin d'un décodage pour en comprendre la portée.


Effectivement, ces cinq nouvelles peuvent être considérées comme des apologues, à plusieurs degrés de lecture pour certaines. Mais le mieux reste d'en parler au cas par cas, car Matheson traite de l'Art de diverses manières.
 
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, met en scène une scène de famille légèrement décalée. Un vieillard dans son lit est entouré de sa famille et de son médecin, et se plaint bruyamment qu'on veuille l'assassiner. Dénégation évidente de l'autre camp, ponctués d'échanges truculents par moment en raison du dédain marqué de l'ancêtre. Si l'on y regarde de plus près, on constate que c'est la condition de l'artiste qui est exposée. Le mourant est un poète, doublé d'un sémanticien, qui se voit accablé par la société entière, poussé au trépas avec une absence totale de remords. Quant à l'enfer où atterrit l'artiste, il met en relief l'angoisse d'un monde où les mots n'ont plus de sens réel (n'oublions pas, le vieux est sémanticien), où règne le conformisme.
 
Tout de suite, l'ouvrage embraye avec Avis à la population. Il est question cette fois-ci d'une lettre d'un écrivain de SF à son agent, où il lui explique les raisons pour lesquelles il ne peut plus pratiquer son art. L'explication tient au fait que ses écrits sur les martiens prennent corps dans le monde. Le thème de l'histoire qui prend vie n'est pas nouveau, mais en le transposant à la science-fiction Matheson lui donne un nouveau souffle en soulignant la portée de l'anticipation.
 
On en arrive à la nouvelle la plus courte, Cycle de survie, qui trompe le lecteur en lui faisant croire que l'on suit le parcours d'une nouvelle, de sa création à sa lecture. En vérité, c'est le cheminement de l'inspiration qui nous est décrit, de manière fort surprenante qui plus est.
 
Quant à la quatrième nouvelle, Mantage, c'est celle qui risque d'en rebuter plus d'un. La lecture n'est pas des plus évidentes, mais la forme sert à merveille le fond. En effet, un jeune écrivain, lassé par les procédés cinématographiques, fait le souhait saugrenu que sa vie se déroule de la même manière, éclipse les mauvais instants pour ne garder que les meilleurs. Dès lors, sa vie nous sera racontée sous forme de flashes, et la narration parvient avec brio à transposer à l'écrit le concept de scènes sans transition. Cette transposition du cinéma à l'écrit est originale, puisqu'elle met en exergue les codes du média originel avec lesquels Matheson s'amuse habilement –mais peut-être n'était-ce pas le but. De plus, cette nouvelle recèle plusieurs niveaux de lecture. Le temps qui passe, trop vite, est bien entendu présent ; mais c'est surtout pour souligner le caractère étrange du protagoniste, qui a conscience de sa situation. Le personnage de fiction s'interroge sur sa condition vis-à-vis de l'histoire, et se demande s'il peut influer sur ses actes. Mais, à mesure que défile sa vie, il cesse de douter de son état pour en obtenir la révélation finale.
 
Le problème de l'existence d'un personnage de fiction se pose également dans la nouvelle suivante, Je suis là à attendre, en abordant cette fois-ci le point de vue de l'écrivain. Un homme va s'expliquer avec le mari de sa soeur, qui est accusé de la tromper, et se rendra compte de la manière étonnante dont ce dernier est infidèle. C'est là un récit qui montre la puissance imaginative de l'écrivain, mais aussi son danger, une perte de repères avec la réalité. Si la tension dramatique est croissante, la chute est quant à elle un peu trop prévisible.
 
Finalement, ce fut une lecture assez rapide, et agréable dans l'ensemble, en dépit d'un style un peu daté. Matheson ne manque pas d'humour, et ce dernier frappe d'autant plus qu'il se conjugue avec le fantastique qui émane des récits. La condition de l'artiste est donc traitée sous plusieurs angles, et rendue plus attractive grâce à une mise en abîme souvent convaincante. D'un point de vue qualitatif, l'ensemble est assez homogène et mérite que l'on y fasse un détour.

vendredi 29 juillet 2011

Janua Vera - Jean-Philippe Jaworski

Qu'est donc Janua Vera? Rien dans l'introduction ou dans le développement ne semble élucider ce titre énigmatique, aux consonances harmonieuses. Nous opterons pour le nom secret du Vieux Royaume, que Jean-Philippe Jaworski, au travers des huit nouvelles proposées, tentera de nous initier. L'auteur, apparemment un grand fan de jeu de rôles puisqu'il est le créateur de deux JdR déjà (Te Deum pour un massacre, et Tiers Âge), réussit brillamment son coup. Bien qu'on soit dans un premier temps surpris par sa prose si délicate, on finit par accrocher aux histoires qui nous sont narrées avec tant de talent.


En effet, la plume de Jaworski est décidément exquise. Elle effleure le verbe, caresse le papier et stimule nos sens. Jaworski brode comme un maître tisserand, il emploie des fils d'or, d'argent et de multiples autres teintes exquises, qu'il s'amuse avec passion à coudre ensemble, pour former au final un motif majestueux. Et clairement, quand je dis qu'il brode, c'est à prendre également au figuré. Car sous les frusques étincelantes, se cache la plupart du temps une histoire peu haletante, qui sous la plume d'un autre eut souffert d'un développement moins harmonieux. Oui, les histoires ne sont pas toujours passionnantes. Ca traîne même en longueur. Mais ce rythme paresseux de l'auteur est voulu, il souhaite nous faire profiter de son style inimitable, décrivant avec un soucis du détail les environnements, les changements d'état, les micro-variations.
 
En revanche, dès que la scène s'anime et que les protagonistes passent à l'action, l'immersion enveloppe encore un peu plus le lecteur de son manteau brodé, et ainsi calé, bien au chaud, le spectateur ne peut que vivre l'action qui se déroule sous ses yeux. Moult détails et gestes anodins poussent le lecteur à plonger en apnée sous l'écriture délictueuse de Jarowski. Tout comme les paysages alentours, les faciès et comportements sont longuement étudiés et fidèlement rendus. Il faut reconnaître à l'auteur, en sus de sa narration exemplaire, une maîtrise très poussée du français et de termes désuets. C'est surtout à propos des vêtements que l'on notera une minutie époustouflante, de locutions peu parlantes, mais finalement si immersives.
 
Mais le lecteur que je suis déplorera par instants le manque de dialogues, qui auraient certainement dynamisé le récit. En effet, il y en a peu dans Janua Vera. Le style est éminemment rapporté, ce qui n'exclue pas une psychologie plutôt réussie des protagonistes. Mais le point de vue omniscient peut parfois lasser, et l'on souhaiterait alors plus de discours léchés comme il nous en est parfois servis. Car à l'instar du reste, les rares échanges sont très réussis. Mais j'ai parfois eu l'impression d'être en décalage avec les personnages et la narration. Par exemple, l'introspection omnisciente d'un barbare m'a donné une idée plutôt intelligente du guerrier, alors qu'il s'avère plutôt benêt, des dires du narrateur. A l'opposé, quand Jaworski raconte des batailles (celle de Kaellsbruck en particulier), on ne peut être que captivé par le réalisme de la situation. De même, lorsqu'il s'essaie brièvement à l'humour, il réussit avec brio à mixer histoire et malice
 
Cependant, il est dommageable que les nouvelles ne bénéficient pas d'une histoire plus attirante. Non pas qu'elles soient fades, mais si on extirpe les faits en eux-mêmes, les histoires n'ont rien d'exceptionnelles. Certaines comme celle de l'assassin sont vraiment réussies, et d'autres un peu moins, comme Le Conte de Suzelle, beaucoup plus prévisible. A ce titre, les deux nouvelles narrées à la première personne sont mes préférées, bien que Le Confident, dernière nouvelle du recueil, ne fasse qu'une trentaine de pages. Et il semble que Benvenuto, l'assassin que l'on rencontre dans Mauvaise Donne, la meilleure nouvelle selon moi, soit le protagoniste de la suite de ce très bon livre introductif du Vieil Empire. Au vu des critiques, il y a des chances pour que Gagner la guerre soit de meilleur niveau que Janua Vera, qui, rappelons-le, est le premier livre de Jean-Philippe Jaworski. Chapeau l'artiste pour ce premier essai, d'entrée transformé, surtout aux yeux d'un piètre admirateur de la Fantasy
 
Du très bon divertissement donc, et certainement un auteur qui me fera épisodiquement zieuter sur ce genre dont je ne suis pas le plus fervent défenseur.