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jeudi 1 septembre 2011

La mécanique du coeur - Mathias Malzieu

Mathias Malzieu n’est pas seulement le chanteur vedette du groupe Dionysos, c’est également un écrivain au ton décalé. La mécanique du coeur, court roman écrit avant l’album du même nom, est le second roman de l’auteur, si l’on excepte un recueil de mini-nouvelles publié à ses débuts.


Little Jack nait à Edimbourg, en 1874, le jour le plus froid du monde. Il viendra au monde dans des conditions particulièrement dures, qui lui vaudront d’avoir sa vie durant un coeur mécanique, une horloge surmontée d’un coucou réalisée par les soins d’une maïeuticienne excentrique, celle-là même qui l’élèvera. Reclus chez sa tutrice Madeleine, Little Jack veut voir le monde, et un jour que Madeleine accepte de le sortir en ville, il y fait une rencontre qui bouleversera sa vie. Là, en pleine rue, il se heurte à la plus adorable fille qu’il ait jamais vue, une « flamme à lunettes ». Une connexion se crée, le coeur mécanique de Little Jack s’emballe, se dérègle, et les aiguilles de son cadran pointent vers les étoiles de l’inconscience. Il est tombé amoureux mais a endommagé son coucou qui lui servait de coeur, l’amour lui est interdit s’il veut vivre.
 
Et pourtant Little Jack veut connaître l’amour, et il pense retrouver la piste de sa dulcinée sur les bancs de l’école. Mais tout ce qu’il trouvera là-bas ne sera qu’humiliation quotidienne et solitude. Mis à l’écart dès le premier jour par le caïd de l’école, un certain Joe, lui aussi amoureux de la « flamme à lunettes », il vivra un enfer de plusieurs années avant de s’enfuir en Andalousie retrouver sa belle. Le début d’un voyage initiatique qui lui fera découvrir les multiples aspects de l’amour.
 
Sous le titre d’ « oeuvre concept » se cache la plupart du temps un contenu plutôt banal que les responsables marketings essaient de refiler à tout un chacun. Avec le succès du groupe Dionysos, il est normal que je me sois méfié de la sorte, et j’aurais eu grand tort de passer à côté. Car si les soupçons persistaient encore à l’ouverture du livre, la première ligne dissipe ces interrogations somme toute légitimes. On y découvre un style percutant, qui frappe l’imagination par la richesse de ses images. Ce sens du décalage dont nous gratifiait Mathias Malzieu dans ses compositions musicales semble ici déployer plus encore ses ailes vaporeuses. La Mécanique du coeur est à lui seul une collection de métaphores qui vont de l’incongru au complètement loufoque. Et forcément ça marche, les pages courent sous les doigts, et nous, pauvre lecteur arrimé à l’imagination débordante de l’auteur, on en redemande. J’opposerai cependant un bémol car la prose n’est pas toujours à la hauteur ; moi qui préfère les phrases aux constructions plus complexes, j’ai été déçu par la relative pauvreté structurelle. Mais qu’importe, la parade fut de lire à la nuit tombée, quand les ombres de la nuit écrasent cette résistance forcenée et ouvrent les portes du rêve.
 
Du côté de l’histoire, c’est un peu plus classique si l’on puis dire. Le résumé l’indique bien, on est dans un conte initiatique, qui verra le héros s’émanciper de sa tutrice pour chevaucher librement les steppes sauvages de l’amour. On retrouve de même ce thème de la différence à l’enfance, peu étonnant mais traité sans trop d’appesantissement. La découverte de l’amour et ses tourments sont évidemment le moteur de l’histoire, que Mathias Malzieu s’approprie plutôt aisément. Pour parvenir à ses fins il introduit le personnage mythique de Georges Méliès, qui sera un soutient essentiel dans la quête de Little Jack. Le père des effets spéciaux nous est présenté comme un homme excentrique au coeur tendre, cette dernière composante demeurant caractéristique de la plupart des personnages rencontrés. Quoiqu’il en soit, on s’attache facilement à la plupart des membres de cette galerie bigarrée.
 
Bref, La Mécanique du coeur est un excellent conte, autant pour les petits bouts de choux que pour leurs aînés. Mais quitte à finir sur une note mercantile dissonante, je pousse tout de même un léger coup de gueule sur le prix du livre : 6,50€ pour les 150 pages en format poche me semble plutôt exagéré. Mais allez, ne soyons pas rabat-joie et suivez plutôt mon conseil : lorsque la nuit s’affale sur nos pauvres cervelles endolories par une dure journée, qu’elle lance ses hordes de démons obscurs à l’assaut des barrières de notre conscience, ouvrez ce livre et plongez y votre personne ou vos enfants si vous en avez, vous m’en direz des nouvelles.

samedi 13 août 2011

Lolita - Vladimir Nabokov

Certaines œuvres d’art, par l’émoi et la puissance qu’elles suscitent, transcendent le particulier pour atteindre l’universel. C’est ainsi que Lolita, l’héroïne du roman de Nabokov, s’est vu emprunter son prénom pour qualifier toute jeune fille prépubère sexuellement attirante. Nabokov n’en attendait certainement pas autant de son ouvrage, il fut déjà en peine lorsqu’il s’agit de le faire publier. S’opposant au refus des éditeurs américains qui, en plein maccartisme, craignaient de finir emprisonnés suite à une publication aussi sulfureuse, Nabokov fut contraint de faire publier son ouvrage à Paris en 1955 dans la langue de Shakespeare. A la suite d’un article du Sunday Times qui attira l’attention sur le livre en Grande-Bretagne, Lolita fut censuré par les autorités françaises sur l’injonction de leurs homologues d’outre-manche, mais pas pour longtemps. Car les décrets invoqués, relatifs à la « liberté de la presse » et au « contrôle de la presse étrangère », ne s’appliquaient pas dans ce cas. L’éditeur alla se pourvoir en justice, déclenchant un scandale autour de l’affaire qui allait assurer en partie la promotion de son catalogue. Et quinze millions d’exemplaires des fausses mémoires d’Humbert Humbert furent tirés à ce jour.


Humbert Humbert, voici le pseudonyme de cet homme qui déclencha tant de passions. Ce dernier nous raconte, à travers un mémoire qu’il aurait rédigé en prison, sa rencontre et sa vie avec Lolita. La nymphette, âgée de douze ans lors du premier contact, le séduira au premier regard, lui rappelant son amour inassouvi avec la jeune Anabel quelques décades auparavant. Pour se rapprocher d’elle, il n’hésite pas à manipuler son entourage, fort réduit heureusement, et semble prêt à tout pour triompher des obstacles qui le séparent du bonheur ultime, vivre enfin avec une nymphette. Une fois cet idéal atteint, il sera progressivement gagné par la jalousie et la paranoïa.
 
Dans un premier temps, nous suivons donc la séduction de Lolita par Humbert Humbert, comment, en tant que simple pensionnaire, il parviendra à s’imposer dans le cœur de la nymphette et celui de sa mère. Dans la seconde partie, nous accompagnerons le duo, sillonnant les Etats-Unis pendant une bonne année, et la dégradation progressive des rapports de ce couple improbable.
 
La première partie de l’ouvrage pourrait ressembler aux prémices d’une belle histoire d’amour, l’amoureux transi incapable de satisfaire son désir élémentaire, d’atteindre l’idéal convoité en raison des lois et de la morale. Lui-même se sait pervers, se définit comme tel, mais ne peut s’empêcher d’éprouver à l’endroit des nymphettes un attrait incoercible. Cet amour et la façon dont il s’exprime est touchant plus qu’il n’est gênant ; si Humbert Humbert  aimerait satisfaire son désir jusqu’à l’ultime extase, il souhaite que cela se fasse à l’insu de Lolita, et en préservant sa virginité. C’est pourquoi ses stratagèmes, d’un ordre peu moral il faut l’avouer, revêtiraient presque un caractère chevaleresque. Ce pédophile, habitué à maîtriser ses pulsions, suscite la compassion du lecteur ; sa souffrance et l’amour presque virginal qu’il porte à Lolita ne peuvent manquer d’émouvoir.
 
C’est au cours de la seconde partie que le brave Humbert perdra de sa superbe. Le lecteur comme le narrateur pourrait croire, lors d’une scène mémorable, que le cœur de Lolita lui est définitivement acquis, mais la nymphette n’est pas de cette trempe. Cette tournée des Etats-Unis d’Amérique visera à conserver Lolita auprès de lui, du soir au matin, et une étrange relation, où se mélangeront des sentiments paternels et amoureux, verra le jour. Ces implications ambigües verront se révéler au grand jour l’égoïsme forcené d’Humbert Humbert, ne voyant dans Lolita qu’une possession capricieuse et ardue à gérer. Aveugle à la transformation de sa maîtresse peu encline à se livrer, voire totalement hermétique, il multipliera les moyens de coercition afin de reprendre le contrôle d’une situation qui lui échappera de plus en plus.
 
  Jusqu’ici on pourrait croire que j’ai apprécié Lolita, néanmoins la réalité est toute autre. Si la première partie de l’histoire fut agréable, j’ai du me forcer pour arriver au bout de la seconde, et donc du roman. En cause notamment beaucoup de passages qui m’ont paru superflus, un sens de l’ellipse trop peu développé pour me plaire. Car on voyage beaucoup avec Nabokov, on sillonne littéralement les Etats-Unis, de long en large et en travers, un univers construit durant trois années de labeur. Mais ces périples, loin d’éveiller ma curiosité, m’ont paru très longs par moment. Ainsi, l’ennui né de cet excès prosaïque m’a empêché d’éprouver de forts sentiments lors de la lecture. Si bien sûr j’ai deviné où Nabokov souhaitait emmener son lecteur, c’est la plupart du temps une forme atténuée d’exaspération qui m’animait. J’aurais pu poser le bouquin et le reprendre bien plus tard, mais je voulais absolument terminer Lolita, aller jusqu’au bout de ma lecture bien trop avancée pour abandonner. Pourtant, au moment d’écrire cet avis, en repensant à Humbert et Lolita, je ne peux m’empêcher d’éprouver envers eux  une pointe de mélancolie, de ressentir quelques émotions restées latentes durant la lecture. La preuve s’il en est que je n’ai pas été insensible au destin fictif des protagonistes.
 
Même l’écriture raffinée de Nabokov n’a pu me sortir de ma torpeur. Pour dire à quel point sa plume est affutée, je ne crois pas avoir lu plus belles pages que les quinze ou vingt premières qui ouvrent son roman ; son incipit figure dans mon panthéon des plus exquises amorces. Un concentré de sensualité qui berne le lecteur quant à l’orientation future d’ailleurs, puisque Nabokov le dira à l’occasion d’un article paru dans un quotidien, figurant dans l’édition que je me suis procurée, il n’a jamais voulu faire de roman pornographique ; dès lors il ne faut pas s’étonner que la bagatelle se contente d’être évoquée, jamais décrite dans quelque détail. L’ambition de Nabokov est tout autre, il souhaitait avec Lolita créer une œuvre de fiction qui susciterait une « jubilation esthétique, à savoir le sentiment d’être relié quelque part […] à d’autres modes d’existence où l’art (la curiosité, la tendresse, la gentillesse, l’extase) constitue la norme. »
 
Inutile de m’appesantir plus longuement sur cette déception, Lolita n’est pas parvenu à m’émouvoir autant que je l’aurais souhaité. Peut-être n’étais-je pas encore prêt pour cette rencontre, et c’est pourquoi je lui donne rendez-vous dans quelques années, le temps de muter et d’oublier afin de mieux redécouvrir.
 
 
Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo-lii-ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolores sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.

mardi 2 août 2011

Antechrista - Amélie Nothomb

C'est bon je l'ai fait. J'ai lu un Amélie Nothomb, auteur apparemment populaire que je ne connaissais pas avant qu'un ami me file un de ses livres sans que je ne lui ai rien demandé (heureusement pour lui qu'il m'est proche, sinon je l'aurais foutu au bûcher avec le bouquin). Et je ne recommencerai plus cette erreur. Je n'aurai plus jamais confiance en le genre humain. Déjà qu'on puisse publier ça, bon d'accord : chaque public doit être représenté. Mais qu'on ose me proposer ça à moi, alors qu'on me connait, c'est qu'assurément on cherche à me faire du mal. Ô comme les liens solides d'une amitié vivace peuvent se distendre après une félonie si cruelle ! Comme punition, je réclame l'enfermement du coupable dans la tête de Blanche-à-pain, mais aussi de lire jusqu'au bout ce bouquin. Car malgré la brièveté des 150 pages format poche avec une grosse police, j'ai du m'arrêter à la moitié de peur de disjoncter.


Blanche a 16 ans, et c'est une solitaire. A l'université comme dans la vie, elle n'a pas d'amis, pas de contact avec les autres. Pourtant, un jour tout va changer, elle va faire la connaissance de Christa, jeune fille de son âge qui est son opposé en tous points : elle possède plein d'amis, a des seins, est à l'aise pour communiquer, et elle a un amoureux. Cependant, Blanche s'apercevra vite que Christa n'est pas la jeune fille sympathique qu'elle espérait. C'est en réalité une manipulatrice qui n'a d'autre but que de faire de sa vie un enfer, et de lui prendre le peu qu'elle possède, jusqu'au semblant de vie familiale qu'elle avait jusque là.

Le texte étant écrit à la première personne, on est prisonnier des pensées de "l'héroïne". On a alors loisir, mais surtout déplaisir, de recueillir toutes les angoisses et interrogations insipides de Blanche-Neige privée à son grand dam d'une seule pioche des sept nains. Son principal soucis c'est de se débarrasser de Christa, qui s'est incrustée chez elle de manière particulièrement pernicieuse (mais également grotesque). L'occasion pour Nothomb de nous faire partager certainement sa répulsion de certaines choses, comme par exemple le rock allemand (je n'en suis pas non plus le plus ardent défenseur), mais surtout de nous narrer sa solitude envahissante lors d'un épisode de sa vie tout en s'épanchant de ses pensées geignardes.

Pour tout dire, ses "réflexions" sur le monde environnant m'ont particulièrement agacé, d'une part parce que je m'étais forgé les même étant plus jeune, et qu'elles ont évolué le temps aidant, et d'autre part car il ne se passe pas une seule page sans qu'on y soit confronté. Pour résumer, c'est une fille solitaire qui méprise et jalouse les gens ayant une vie sociale (p'tain un geek qui parle de vie sociale...), car elle est renfermée sur elle-même. Et forcément, quand sa nouvelle copine vient la manipuler, et l'humilier par moments, elle se retrouve sans pouvoir rien faire parce que c'est un poulpe végétatif qui n'a pratiquement aucune volonté. Et c'est particulièrement chiant à suivre.

Ce qui m'a particulièrement gêné dans cette histoire (à part tout), ce sont les réactions peu crédibles de certains personnages, ou la prédictibilité de certaines. J'en veux pour exemple le comportement des parents de la fille, qui en viennent à considérer Christa comme une sainte, et se mettent alors à dévaloriser Blanche-de-bois, à ne plus la croire, au point de se demander s'ils sont vraiment ses géniteurs. Et même si l'on nous dit que la situation familiale est assez décousue, il n'en demeure pas moins des situations amenées sans beaucoup de finesse, et dans lesquelles ont devine pratiquement toujours des ficelles scénaristiques assez grotesques pour emmener Blanche-isserie au comble du désespoir.

D'autant que le style dont nous gratifie Nothomb n'est pas non plus exempt de reproches. Une syntaxe très appauvrie lorsqu'il s'agit de nous présenter les pensées moribondes qui vouent une haine féroce envers sa tortionnaire, rehaussée parfois d'effets stylistiques qui ratent leur cible au milieu d'une platitude désespérante. Bref, c'est très ennuyeux pour rester poli, et rien ne vient nous sauver du naufrage.

Les principaux défauts de cet ouvrage sont donc des personnages très caricaturaux et peu étudiés, malgré les nombreuses pensées de Blanche-à-repasser ; un manque de finesse au niveau de l'approche et notamment dans la cruauté ; de nombreux poncifs sur l'adolescence que je n'avais clairement pas envie de voir ici, caractérisant un manque d'originalité manifeste à tous les niveaux ; un style très inégal, qui n'aide aucunement à se retenir de lire la suite ; et surtout le traitement du sujet.