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mardi 13 mars 2012

Des Milliards de tapis de cheveux - Andreas Eschbach

La réputation de ce livre a beaucoup fait pour m'attirer. De la SF onirique selon certains, de la SF inhabituelle pour les autres, quoiqu'il en soit Des Milliards de tapis de cheveux semblait ne laisser personne indifférent. A la base un petit événement, puisque l'ouvrage d'Andreas Eschbach fut le premier recueil de SF germanique à s'expatrier de sa contrée après une décennie de claustration forcée.


Sur une lointaine planète est établie depuis des millénaires un culte étrange. Des tisseurs doivent, leur vie durant, constituer un tapis qui sera accroché dans le palais de l'Empereur. Mais attention, pas n'importe quel tapis, un tapis réalisé uniquement à l'aide de cheveux que les tisseurs collectent sur leur femme et leurs concubines. Chaque réalisation doit assurer les conditions de vie nécessaires à la génération suivante, qui accomplira le même rituel indéfiniment.

Pourtant un jour la nouvelle se répand que l'empereur est mort, assassiné par des rebelles. Ce que les tisseurs nient formellement en bloc, malgré leur isolement pratiquement complet du reste du monde.

Car on s'en étonne rapidement, la société des tisseurs est un monde rustre, peu avancé, où la civilisation semble avoir rebroussé chemin. La seule trace de technologie semble résider dans ces vaisseaux étrangers qui parcourent l'univers. C'est un monde livré à lui-même dans de rudes conditions, où la religion prédomine massivement sur l'éducation, facteur totalement négligé (voire même craint, puisque l'éducation offre une ouverture d'esprit). Cela vaudra d'ailleurs des ennuis au protagoniste de la première nouvelle, Abron, notamment lorsqu'il s'intéressera au Vent silencieux, ouvrage proclamant la mort de l'empereur. On retrouvera plus tard cette dénonciation d'un monde barbare enclin à mépriser les arts lorsqu'un joueur de flûte à trois sera pourchassé pour avoir déserté.


Mais si on s'intéresse aux tisseurs on ne se concentre pas que sur leur art, on gravite autour d'eux en découvrant leur réseau, leur mode de vie, les mentalités qui y ont cours. C'est d'ailleurs le discours principal de la première moitié des nouvelles, qui voient peu d'incursions étrangères. Puis quand enfin Eschbach nous transporte au cœur de l'empire on assiste à de nouveaux événements qui amplifient considérablement l'intérêt. On y découvre alors les dessous des rumeurs, et après un chapitre en apothéose nous reprenons l'exploration de la (ou les?) galaxie qui suscitera d'inévitables questions. Pourquoi s'égare-t-on par ici ? Pourquoi cet intermède ? Mais surtout pourquoi aussi peu d'action ? C'est en effet un des principaux reproches que l'on fera à l'ouvrage, et c'est la raison qui m'aura fait faire un break de six mois. Car m'étant arrêté juste avant ce que je considère comme le point d'orgue du bouquin, je n'y voyais alors aucun intérêt. Les personnages sont certainement le point faible de l'ouvrage. Bien que l'auteur mêle différents profils, ces derniers peinent à retenir l'attention (on notera au passage que les personnages exposent leur quête d'eux-même, qu'ils se cherchent. Serait-ce la part de l'auteur ?) ; leur mollesse va de concert avec le rythme langoureux de la narration.

Qu'il ne se passe pas grand chose n'est pas un problème en soi, je ne suis pas un inconditionnel de l'action et il y a bien d'autres choses intéressantes à côté. Le souci se pose lorsque l'auteur ne parvient pas à faire oublier ce fait. Et c'est dommage parce que l'univers d'Andreas Eschbach est intéressant à de multiples points de vue. Beaucoup ont noté les passages de descriptions 'oniriques', voire ''poétiques'', et c'est une chose extrêmement appréciable dans un genre que l'on réduit trop souvent à la simple mécanique grandiloquente de vaisseaux spatiaux (quoiqu'ici les carlingues intersidérales ne sont évoquées qu'à de rares moments), et s'il me faut reconnaître que certains passages rehaussent la qualité de l'ouvrage, je dois avouer n'avoir pas toujours été conquis (forcément, quand on passe après Hugo, Baudelaire ou Apollinaire, la tâche est rude, d'autant plus après traduction !). De même la description de l'empire, malgré sa brièveté, soulèvera certaines questions d'ordre éthique et philosophique.

Et pourtant, arrivée la fin on se dit que mine de rien Eschbach avait son idée bien en tête, que rien n'était dû au hasard. On regrettera pourtant certains passages qui pourront sembler inutile, le recours à l'intertextualité étant omniprésent dans le recueil. Certainement dans le soucis de tisser un canevas indéfectible, son tapis de cheveux personnel, l'auteur s'est échiné à mettre chaque élément en relation avec un aspect de l'histoire, quitte pour cela à dérouter le lecteur et l'immerger – sans le noyer – dans des faits parfois écartés du sujet, comme le récit sur la station spatiale, peu intéressant et cliché (voire même très stupide), mais dont la fin touche quand même la corde sensible du lecteur malgré la sensation de déjà vu.

Bref, Des Milliards de tapis de cheveux est un ouvrage discordant au sein du space opera. On lui reprochera avant tout sa mollesse intrinsèque, tant dans les personnages que dans le rythme. Peinant à retenir l'attention, cet ouvrage n'est pourtant pas dénué de qualités, et on retiendra surtout son angle d'attaque original qui tient à l'occasion un discours sur la nature humaine, mais qui interroge également sur les systèmes de gouvernance. Finalement on parcourt ce recueil comme on fait une randonnée : l'intérêt croît au bout d'un moment pour grimper en flèche, puis se casse la gueule sur la descente tandis que nous continuons, absorbés par la vitesse.


CITRIQ
A voir chez Lorkhan, Ryuuchan,Spooky, Calenwen, Tigger Lilly, Arutha

mardi 31 janvier 2012

L'Herbe rouge - Boris Vian

Récemment je suis tombé sur un vieux coffre au trésor, pourrais-je dire, quoique le coffre en question ressemblait plus à un vieux carton miteux stocké dans un garage, et que l'éclatant cadenas qui tenait le rôle du Cerbère des lieux n'était plus que scotch en lambeaux. Mais comme souvent l'habit ne fait pas le moine, et si l'écrin n'était pas à la hauteur du contenu qu'il dissipait aux yeux des pauvres mortels amoureux du clinquant, du moins avait-il l'avantage d'abriter en son sein un mont ébouriffant de papyrus jauni par le temps. A l'intérieur donc, se trouvaient les témoins de la jeunesse littéraire de ma génitrice, qui n'attendaient que sa descendance pour endosser à nouveau leur rôle lumineux. Et grâce à mes soins ils sont une trentaine à reprendre du service, et le premier à avoir brillamment accompli son office est L'Herbe rouge, de Boris Vian.



Au milieu d'un pré où l'herbe est rouge, Wolf qui est ingénieur a construit avec l'aide de son ami Lazuli, une étrange machine. D'après Wolf, elle permettrait d'oublier le passé après l'avoir revécu. Mais comme il s'en apercevra rapidement, les effets sur sa personne ne seront pas anodines, et Lil, sa femme, en expérimentera les conséquences. Lazuli est quant à lui amoureux de Folavril, mais chaque fois qu'il tente de l'embrasser un homme triste et mystérieux apparaît et le glace d'effroi, avant de s'évaporer dans les airs. Les débuts d'une quête introspective dans un monde fantastique.

La première partie de l'ouvrage se montre assez molle. Boris Vian nous mène un peu au hasard des événements et on ne voit pas de fil d'Ariane relier les événements. Ainsi les premiers épisodes ont du mal à retenir l'attention une fois l'émerveillement de l'écriture passé (j'y reviendrai plus tard). Le thème se dévoile véritablement vers la moitié de l'ouvrage. Il s'agit de l'Homme et de la Vie, sujets universels. A travers la relecture de son passé, Vian exhorte la vie et conchie les valeurs traditionnelles. Je ne connais pas en détail la vie de l'auteur, mais je pense pouvoir dire que cet ouvrage est largement d'inspiration autobiographique. Certains éléments de son passé comme le mépris envers les élites désignées (ingénieurs de grandes écoles notamment, Vian avait fait Centrale) transparaissent clairement, de même que ses doutes derrière les rituels de la religion. Au monde qui l'emprisonne lui et ses aspirations, qui le vide de sa substance et lui ôte toute capacité à fabriquer de beaux souvenirs, il opposera la Vie, la poursuite et l'acceptation de ses désirs qui doit conduire au bonheur, même végétatif, tel que l'atteindra son vieux chien gâteux si ingénument appelé Sénateur Dupont (est-ce vraiment le sommet du bonheur pour l'auteur ? Difficile à notre stade de l'imaginer autrement pourtant).

Car lorsque Vian critique il ne se soucie pas d'allusions voilées. Il fonce au but quitte à ridiculiser à outrance, use et abuse de l'absurde et du grotesque, sans tomber pour autant dans la vulgarité qu'il dénonce. Comme quand il attaque violemment les affaires politiques au début de l'ouvrage, avec l'épisode de l'inauguration de la machine de Wolf où le maire et son adversaire s'affrontent verbalement pendant que la femme du maire joue le rôle de femme-sandwich. Attaques certes banales de nos jours, mais dont la violence est révélatrice de la répulsion de Vian.

Mais la vrai force de Boris Vian, celle qui élève véritablement son ouvrage, c'est son écriture. Sa plume est un précipité fragile de « sorcellerie évocatoire », comme disait Baudelaire en parlant du maniement de la langue. Il y a dans l'écriture de Vian une sorte de simplicité, de naïveté enfantine qui alimente la force des images. A travers elle tout devient possible, elle transfigure le réel et l'embellit, elle transforme un quartier chaud en quartier des « amoureuses » baigné de sensualité, où les femmes sont belles, simples et attentionnées. Les néologismes foisonnent et « exotisent », les prénoms sont bariolés et éthérés : Lil, Folavril, Lazuli ; à l'exception de Wolf lui-même.

Bref, L'Herbe rouge est un titre aux multiples facettes, qui apparaît au final comme un hymne à la vie, une vie que Boris Vian semble avoir longtemps cherché et qu'il a peur de ne jamais trouver. Le discours sera parfois sujet à caution, bien que ces lignes nous encouragent à suivre Vian sur son chemin. Et puis lire L'Herbe rouge c'est aussi pénétrer dans un monde au confluent de la science-fiction, du fantastique et du bizarre, un monde beau et surprenant, où la plume n'a de cesse de caresser le lecteur.

mardi 20 septembre 2011

La Huitième couleur - Terry Pratchett

Pratchett, tout le monde ou presque connaît ; sa série du Disque-Monde est l'une des sagas de fantasy contemporaine les plus connues. On peut même lire en préambule de l'édition poche que l'homme est le meilleur humoriste britannique de sa génération. Forcément, précédée d'une telle réputation, le récalcitrant modéré à la fantasy que je suis achève d'être convaincu et s'empresse d'aller vérifier les dires du peuple et des éditeurs.

Ankh Morpork, la double-cité dont toutes les autres ne sont que de pâles copies réduites, est menacée par un terrible fléau. Ce péril, voyez-vous, est de la pire espèce qui soit. Car en ville, il y a peu, est arrivé un touriste. Deuxfleur, tel qu'il se nomme, attise la convoitise de brigands en tous genres en raison de son or, tandis que le gardien de sa fortune, un coffre sur pattes, aiguise quant à lui la curiosité des passants et les moignons de ceux qui le sont trop. Ayant rencontré Rincevent, un mage à la destinée peu flatteuse, les deux compère tomberont de Charybde en Scylla dans un monde aux surprises variées.
 
On me l'avait dit, ce premier tome n'est pas des plus réussis. Et pourtant il n'est pas déplaisant. Ayant lu quelques années en arrière Pieds d'argile, qui ne m'avait guère ébloui, je m'attendais à explorer Ankh-Morpork davantage. Car rapidement on s'éloigne de la double-cité, on la fuit de plus en plus dans un mouvement qui semble être soumis à la force centrifuge du Disque. On sent que le but véritable de Pratchett, dissimilé par cette pseudo-trame de partie entre dieux, est bien plus la mise en place de son univers que la narration d'une histoire déterminée. La structure même du roman incite en ce sens, la division s'effectue non pas en chapitres mais en parties, durant lesquelles nous sont contées les péripéties des « glorieux » aventuriers. Certes on voit du pays, on se balade dans des contrées exotiques, mais en l'absence de véritable justification scénaristique l'ennui s'invite dans la partie. Il manque une liaison entre les différents épisodes pour garantir le suspens indissociable de cette fuite en avant dans les pages. En revanche, les ressorts ayant trait à la Mort sont la plupart du temps plutôt astucieux.
 
Quant à l'humour so british qui saupoudre généreusement le livre, il parvient à faire mouche. En réalité on trouve peu de raisons de s'esclaffer à chaque coin de page, bien qu'il me soit arrivé par moments d'éclater de rire ; non, c'est plutôt le ton badin de l'histoire, léger, relevé de quelques épices hilarantes qui donne son cachet à l'ouvrage. Personnellement je n'ai pas entièrement adhéré. Difficile dans certaines circonstances tragiques de trembler pour le héros alors que tout indique qu'il va s'en sortir. Les passages que j'ai préférés sont les trop brefs moments passés en compagnie des assassins et des voleurs, où l'humour se lie parfaitement au dramatique. Autrement, les scènes d'action sont très prenantes.
 
Mais revenons sur nos deux héros (prononcez la liaison du « x »), Rincevent et Deuxfleurs. Très honnêtement, j'ai eu du mal à m'identifier à l'un des deux. Si la légèreté exagérée de Deuxfleur fait souvent sourire, il arrive un moment où elle en devient importune. La caricature du touriste avide de tout-voir-tout-visiter-tout-photographier commence à agacer lorsqu'un monstre tentaculaire jaillit devant eux. Entre autres. La couardise du mage se montre quant à elle plus intéressante, l'auteur sait en jouer avec parcimonie et à bon escient pour produire des situations comiques mais néanmoins attachantes. Il est cependant dommage d'avoir affaire à un mage incapable de lancer un sort, à moins de mettre l'univers en péril.
 
Enfin bref, c'est pour moi une introduction en demi-teinte. Si Pratchett propose un postulat intéressant – un mage totalement naze et un touriste complètement insouciant -, il oublie de servir une histoire cohérente du début à la fin, le milieu ressemblant à un bouche-trou révélateur de son monde. Le choix des héros n'est pas non plus anodin ; un protagoniste avec davantage de caractère aurait pu relever le récit. Mais saluons tout de même le choix audacieux de l'auteur qui assume jusqu'au bout sa parodie en proposant des personnages hors-normes. On s'interroge tout de même sur la place centrale qui leur est accordée : peut-être auraient-ils du rester en retrait pour se faire apprécier à leur juste valeur ?

samedi 17 septembre 2011

Orgueil et Préjugés - Jane Austen

Voici un livre qui, je l’aurais cru il a peu de temps, n’aurait jamais eu une chance d’atterrir sur les rayonnages poussiéreux de ma bibliothèque sacrée. Eh oui, malgré sa réputation, Orgueil et Préjugés n’est pas de ces livres qu’un homme puisse ouvrir spontanément après lecture du résumé comme vous le constaterez plus bas ; le fait même qu’il ait été écrit par une femme, Jane Austen, tant vantée par certaines parties de la gente féminine, achoppe sur la virilité d’un esprit phallocrate en mots mais pas en gestes. Et c’est pourtant la redondance, ces derniers temps, de la vision de cet ouvrage, qui aura eu raison d’une résistance passive.
Enfin tout ça pour dire que ce n’est pas de ma faute si j’ai lu un bouquin de bonnes femmes ;)



Mme Bennet est en émoi. Et pour cause, elle vient d’apprendre que la propriété voisine de Netherfield sera bientôt habitée par un riche jeune homme célibataire, une véritable aubaine pour cette mère de cinq filles, dont aucune n’est encore mariée. Parmi toutes les demoiselles de Meryton, Jane Bennet, l’aînée, aura la faveur de M. Bingley, l’acquéreur du domaine. Alors que ce dernier est tout à fait affable et fait preuve de la meilleure société, son acolyte M. Darcy se montre d’une austérité et d’une discourtoisie qui en font l’homme le plus détesté du coin, notamment aux yeux d’Elizabeth. La relation entre Jane et M. Bingley va bon train, offrant à Mme Bennet la certitude d’un mariage très proche. Et pourtant, Bingley disparait du jour au lendemain pour Londres, sans crier gare, en compagnie de ses soeurs et ses amis, laissant la mère et la fille en état de perplexité.

Cette soudaine déconvenue n’ôte pas de la tête de Mme Bennet l’espoir de marier ses filles, à n’importe quel prix ou presque puisqu’elle fustigera durement sa fille Elizabeth lorsque cette dernière refusera la main du successeur testamentaire de son père, M. Collins, un pasteur obséquieux à l’extrême ne jurant que par sa protectrice Lady Catherine.

Quant à Lydia et Kitty, ce sont les officiers de la ville qui les attirent. L’espoir de Lydia, d’une frivolité spectaculaire, est de se marier la première parmi toutes ses soeurs, et dans ses desseins matrimoniaux elle trouve l’appui inconditionnel de sa mère, au grand désespoir de M. Bennet.

Avec Orgueil et Préjugés, comme dans la majorité de ses autres ouvrages si je m’en réfère à la préface, Jane Austen nous dépeint la petite bourgeoisie de son époque, campagnarde en grande partie puisque nous évoluons la plupart du temps hors des agglomérations citadines. Les « experts » de l’auteur nous expliquent que cette restriction du milieu est due à sa faible imagination, mais surtout par son désir d’être réaliste. Et réaliste elle l’est en effet, on ne peut le nier. L’amateur de lyrisme et de grande épopée risque d’être déçu par le contenu du roman, on suit la vie de la famille Bennet, régie par la préoccupation maternelle de marier chacune des filles. Tout ceci aurait pu être bien éprouvant – pour moi et mes camarades du sexe turgescent je l’entends -, si Jane Austen n’avait pris la peine de présenter son milieu de manière satyrique. A l’exception des deux aînées, Jane et Elizabeth, les dames et demoiselles de noyau familial sont l’emblème d’une société matrimoniale poussée à l’extrême. La mère n’a d’autre raison de vivre que marier ses filles, élabore des plans pour arriver à ses fins, et pour elle tout mariage fait office de bonheur, même lorsque M. Collins, l’homme le plus ringard et le plus emmerdant qui puisse exister sur Terre, demande la main d’Elizabeth, l’antithèse même de cette société basée sur le mariage. Il demeure toutefois une exception, Marie, dont l’auteur se moque pour dénoncer les perroquets philosophiques dont les seules paroles viennent des livres et non de leur cervelle.

Cependant, si Jane Austen se moque de la petite bourgeoisie, elle n’en brosse pas un portrait acerbe. Au contraire, les motivations sont expliquées, les personnages fouillés, et c’est là que le réalisme du roman développe toute son ampleur, car il montre la nécessité pour bien des filles d’antan une soumission au système pour s’assurer une meilleure subsistance. Cette obligation prend forme dans l’héritage, interdit aux femmes, réservé aux hommes, afin de ne pas disperser le patrimoine familial. Pourtant certaines filles au caractère bien trempé refusent envers et contre tout quelque arrangement néfaste à leur bonheur ; c’est le cas d'Elizabeth Bennet, qui jamais ne cède à un mariage qu’elle estimerait contraire à sa vision du bonheur, allant jusqu’à mépriser sa meilleure amie qui, elle, cèdera. Elizabeth est l’incarnation même de ces femmes fortes que l’on ne peut acheter, que l’on doit gagner.

Mais son rôle est encore accru, il sert une mise en garde que les moralistes de l’époque tentaient d’enseigner, notamment aux jeunes filles, celle de la première impression. C’est d’ailleurs le titre que devait initialement porter l’ouvrage avant de subir quelques réajustements. En effet, les personnages de Darcy et Wickham illustrent tout à fait cette tendance au jugement immédiat, dont on ne peut se départir qu’en ayant une connaissance presque exhaustive de la personne. Les actions de l’un trouveront indirectement le contrepoint total chez l’autre ; c’est une dichotomie presque parfaite que représente ce couple ambivalent.

Quant à l’orgueil, qui forme la première partie du titre, il se retrouve dans le comportement de Darcy et d’Elizabeth, bien qu’il soit moins aisé de le découvrir chez cette dernière puisque c’est elle que nous suivons. Je préfère ne pas en dire plus au risque de spoiler honteusement certaines parties.

Passons maintenant aux réflexions personnelles. Il est un personnage que j’ai peu mentionné, M. Bennet, dont j’adore la répartie, et il compte pour les personnages que je regrette de ne pas avoir vu davantage. Sans aller jusqu’à louer son comportement envers sa femme pour autant. A l’opposé se disputent M. Collins et Lady Catherine, au savoir-vivre inexistant.

La découverte du roman est très plaisante, en raison de la légèreté du ton et du fait que l’amour n’est pratiquement pas évoqué (le sujet c’est le mariage, ça semble presque logique, et la véritable naissance de l’amour se fera sentir également dans le coeur du lecteur), mais une centaine de pages – sur 400 au total – arrivé au milieu a plombé ma lecture. La faute en incombe à la prose qui me semble trop datée, mais plus spécifiquement aux menus événements qui n’ont pas su captiver mon attention, et dont la plupart des dames sont en droit de raffoler mais qui pèsent généralement sur un esprit masculin. Et pourtant vous serez aux anges d’apprendre que je me suis surpris, lors de l’ultime centaine de pages, à glousser par moments comme une jouvencelle découvrant les prémices du désir lors de la bonne fortune des soeurs.

Oui, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je plaide coupable. Avec plaisir même.


 A lire aussi chez Isil

jeudi 25 août 2011

Le Diapason des mots et des misères - Jérôme Noirez

M’attirer vers un livre de fantasy n’est pas chose aisée, il me faut des arguments solides et un prescripteur de confiance. Pourquoi cette méfiance envers ce genre ? Pour la simple raison qu’il est aujourd’hui surchargé, inondé, de l’avis même des éditeurs. Les stéréotypes foisonnent plus que partout ailleurs et l’innovation se fait rare, c’est pourquoi un auteur comme Jérôme Noirez est précieux. Son Diapason des mots et des misères fut donc une surprise totale et parfois brutale, transpirant l’originalité et la noirceur autant par le style que par le propos. Quoique la classification fantasy ne soit pas totalement exacte, on fleurte beaucoup plus avec le merveilleux.


D'habitude la signification d'un titre m'indiffère autant qu'un fibrome de Madonna, mais je dois reconnaitre que celui-ci m'a interpellé.  Le Diapason des mots et des misères, un joli titre qui présente de manière élégante le bonbon noirci et l'enrobage chatoyant.
 
Cependant, malgré toutes les qualités de ce recueil, je doute avoir fait un choix des plus pertinents en m'y intéressant au sortir de Tolstoï. La plume sobre mais d’une rare prestance de l’écrivain russe contraste fortement avec l’embrasement perpétuel du français, et s’il est possible de lire et comprendre Tolstoï dans un état un peu moins que cadavérique, n’escomptez pas apprécier votre lecture de Noirez dans les mêmes conditions. Ce foisonnement erpétuel recèle un prix finalement peu élevé en regard du plaisir procuré, une attention de tous les instants pour espérer pénétrer dans ce saint lieu de l’Imaginaire. Le sillage fuyant de la plume acérée nous arrache au monde livide et pâle, nous propulse dans les limbes abyssales d’un esprit tortueux aux rêves enfiévrés ; à coup de virgules travaillées la plume dicte son rythme endiablé pendant que les tournures sublimées enserrent le lecteur de tous les côtés, le laissant pantois devant tant de virtuosité. Et si d’aventure l’encre rétive s’éprend d’un argot dérangeant, là encore le plaisir persiste.
 
D’après Catherine Dufour, qui signe la postface du recueil, la noirceur habituelle de l’auteur est ici condensée, exacerbée, comme si la contraction des pages en avait retranché toute la gaieté : les enfants ne véhiculent pas la joie de vivre, ils attendent dans l’angoisse la mort qui viendra les délivrer d’aïeuls leur reprochant d’être nés ; il n’y a pas de forêts luxuriantes - à une exception près -, mais de vieilles bâtisses croulantes aux murs lépreux. La nuit tombée, Prague n’est plus qu’une banquise fendillée de façades éparses, hantée par l’écho des Skoptzy et leurs gardiens inquiétants. Les jeunes lecteurs ne sont pas oubliés, l'auteur leur concocte trois nouvelles – disposées à la fin – qui sauront les effrayer. Si Shirley's Doll et La Leçon de piano (dans le style de Balthus) n'ont pas tellement retenu mon attention, c'est sans conteste L'Enfer des enfants pas sages qui les torturera, tout comme il l'a fait avec moi.
 
Néanmoins le sieur Noirez sait, entre deux nouvelles funestes, nous remonter le moral avec un humour décapant. La Grande nécrose en est un bon exemple avec son histoire de zombie loufoque où se mêle un peu de policier qui ne l'est pas moins, mais c'est notamment avec L'Apocalypse selon Huxley, où l'on suit quelques potes complètement déglingués prompts à la défonce, embarqués dans un trip foireux aux states, que l'auteur se montre sous un excellent jour. Il semble d'ailleurs que cette nouvelle ait remporté le prix de la meilleure nouvelle au GPI 2010. Feverish Train se montre également un digne représentant de l'humour noirezien, avec son train de tous les dangers et ses voyageurs atypiques.
 
Du recueil je retiens également la première nouvelle, 7, impasse des Mirages, qui raconte le retour au pays d'un père et son fils après l'explosion d'un puits de pétrole. Le récit, qui débute sur une note autobiographique – ou du moins qui s’en rapproche fortement –, bascule lentement dans le merveilleux. Et pour rester dans mes préférences, j’évoquerai Stati d’animo, qui met en scène un futuriste traquant un homme jusque chez lui, course poursuite retransmise en direct durant laquelle on a tout le loisir de haïr cet homme. Le procédé de narration, indirect, offre une plongée dans l’horreur fichtrement réussie. Néanmoins, la nouvelle-titre du recueil, Le Diapason des mots et des misères, m’aura rebuté au point de passer outre la fin, et ce en dépit de sa relative brièveté. Cette histoire de fil et de communication se révèle bien trop absconse et tordue pour moi.
 
A travers ces récits transparait également l’amour de Jérôme Noirez pour la musique, puisqu’en plus de baser une nouvelle sur cette thématique (Késu, le gouffre sourd) et un recours notable au lexique musical, le compositeur s’invite le temps de quelques pages pour dédier une ode à l’une de ses héroïnes.
 
Quant à l’objet en lui-même, il se montre très satisfaisant. La qualité du papier et de la couverture affirment une impression de robustesse, et j’apprécie cet encart à la fin de l’ouvrage qui met en valeur l’illustrateur et d’autres acteurs peu mis en lumière autre part. D’autant plus que la couverture me plait beaucoup, et qu’un marque-page, représentant une partie de cette illustration, est gracieusement fourni avec le bouquin. Si vous souhaitez en découvrir un peu plus sur la maison d’édition, Griffe d’Encre, A.C de Haenne en a fait un article.
En bref, car tout a été dit, cette première incursion dans le monde de Jérôme Noirez s’est révélée surprenante, dans le sens primaire du terme. Un condensé de non-sens dérangeant par moments, des thèmes très peu visités, émaillés de certaines scènes choquantes, mais surtout ce style foisonnant  qui laisse peu de répit. Toutefois, je doute que ces textes soient la meilleure entame pour s’initier au monde de l’auteur, j’ai par moments eu du mal à distinguer l’aboutissement de tel récit.
 
                On voudrait en avoir, on voudrait croire qu’on en a, de distincts, de précis, mais il faut, lorsque le jour chavire, se rendre à l’évidence : les souvenirs de notre petite enfance nous échappent pour toujours. C’est une chose plus délétère, plus indicible, et si je devais la nommer, cette chose vague, cette demi-conscience, je l’appellerai souvenance : fragrance de souvenirs, rêve de souvenir, souvenir de souvenirs, une mémoire de salpêtre, encore que, du salpêtre, où je vis, je n’en vois jamais, car où je vis, c’est un monde sec. J’essaye toutefois, dans la pénombre d’un soir de printemps, aux senteurs de terre humide et de mimosa, de capturer des bribes de cette mémoire, de compléter cette esquisse tracée avec une baguette torve, en m’astreignant à ne pas mentir plus que nécessaire.
                La souvenance, c’est tout ce qui me reste de mes premières années qui font, lorsque je me retourne en moi-même, comme une flaque de chaleur mouillant le bitume d’une route rectiligne.
                  Finalement, je crains de devoir mentir un peu.
 
Le Diapason des mots et des misères - Jérôme Noirez - Griffe d'Encre 2009 - 240 pages

mercredi 24 août 2011

Cleer, une fantasie corporate - L.L. Kloetzer

Pour les amateurs de fantasy, Laurent Kloetzer n’est pas un illustre inconnu comme il l’était avant ma lecture de Cleer. Il est déjà l’auteur de trois romans rattachés au genre, et son dernier ouvrage en date, Cleer une fantasie corporate, se veut être le quatrième. Le terme « corporate », accolé improbablement à celui de « fantasie », réveillera à coup sûr quelques neurones sous-utilisés de n’importe quel lecteur un minimum attentif à la frontière des genres. Qu’est-ce donc qu’une fantaisie corporate ? Voilà une question digne d’intérêt, je vous l’accorde, mais uniquement parce qu’elle m’interpelle également.


Pour bien des personnes, la fantasy est un genre où les dragons, elfes, nains, centaures, et autres bestioles anormalement difformes ont élu résidence depuis que les mythologies antiques ne sont plus à la mode, sauf en de rares occasions. Cependant, monsieur Kloetzer, assisté de sa chère et tendre pour l’occasion, ne l’entend pas de la même oreille, il décide de prendre le contrepied des clichés véhiculés et de situer ses intrigues, si ce n’est dans le monde réel, du moins dans un monde extrêmement proche du nôtre. Néanmoins, si le monde environnant se révèle être une copie de l’original par ses aspect géographiques, historiques et culturels, nous pénétrons dans un monde finalement un peu dissonant vis-à-vis d’autres lectures plus exotiques, car c’est le monde du travail qui nous attend au tournant. Non pas le turbin laborieux à la chaîne d’une quelconque usine, mais un quotidien passé à enquêter et débusquer les dysfonctionnements à l’origine d’une baisse de productivité, et susceptibles de porter atteinte à l'image du Groupe.
 
C’est en compagnie de Charlotte et Vinh que nous passerons le plus clair de notre temps, un duo aux multiples facettes. Charlotte se veut une jolie femme, privilégiant la conscience professionnelle à ses atours terrestres, qui fait preuve d’une forte empathie. Les relations humaines sont un domaine qu’elle maîtrise, et tant mieux pour elle puisque son sens du contact la sortira de quelques situations complexes. Son partenaire, Vinh, un vietnamien athlétique, possède un sens du contact plus rapproché. Cet homme viril, qui a le bon goût de ne pas abuser de violence, joue avec brio le rôle du salopard ambitieux. Si Charlotte souhaite s’acquitter de son boulot de son mieux, en comprenant et protégeant les employés, Vinh manigance quant à lui dans l’ombre pour établir quelques contacts au sein du « Groupe ». Cette entité, finalement assez floue malgré une pique sans conséquence portée en début de récit, se nomme Cleer, une multinationale si vaste qu’elle se permet de posséder une branche Cohésion Interne, dont la charge est de remettre sur les rails une société associée en identifiant de manière précise les causes liées aux troubles rencontrés. C’est donc un travail d’enquêteurs que mènent ces deux là, conjointement et efficacement malgré l’assemblage hétéroclite.
 
Le récit se découpe en six nouvelles, la première étant anecdotique, et la dernière concluant l’histoire. On ne peut réellement affirmer qu’il existe de lien solide entre ces différentes parties, chacune contenant une intrigue propre. Tout au plus notera-t-on une légère évolution relationnelle et de rares références à des événements antérieurs. La première « vraie » nouvelle nous emmènera dans un call-center de luxe, où les deux partenaires feront connaissance au milieu de cadavres de jeunes opératrices suicidées. Cette entame n’a pas réussi à me faire décoller, l’explication me paraissant beaucoup trop éludée. La seconde réussit à m’éveiller un peu plus : nos deux cracks en herbe se retrouvent à lutter contre le temps et une autre branche du Groupe, Charlotte jouant l’enquêtrice de terrain pendant que Vinh loupe son train. Mais l’ensemble est gâché par un élément fantastique passé au second plan, alors que bon, c’est pas rien tout de même, et une fin là encore un peu trop vite expédiée.
 
C’est à partir de la troisième nouvelle que je commence vraiment à prendre du plaisir. Après une amorce un peu laborieuse, on commence à comprendre qu’il y a une sombre histoire de manipulations génétiques sur des semences et certaines conséquences que le Groupe préfèrerait dissimuler au public. C’est ici que le vietnamien s’illustrera grâce à sa ruse et sa roublardise. Si certains pourront être écœurés des procédés employés, ce passage m’a beaucoup plu. On embraye directement sur un autre aspect de la santé, avec la mise au point d’une banque de données d’informations génétiques, sanguines, et autres. Le concept de ce projet demeure assez vague, et c’est dommage au vu du caractère essentiel qu’il revêt pour certains protagonistes. Là encore, incursion du fantastique.
 
Quant à la dernière nouvelle, elle nous entrainera jusque dans un coin paumé de la jungle vietnamienne, à la recherche d’un site placé sous l’autorité du Groupe, qui aurait subit des dégâts environnementaux d’une extrême gravité. Le final ésotérique sera sujet à interprétation, mais on sent la volonté sous-jacente de mettre un point final au récit.
 
On s’aperçoit dès lors de l’actualité des thématiques introduites : vague de suicides, catastrophe écologique, OGM et fichage génétique sont bien des préoccupations contemporaines, chacun en a entendu parler. Ainsi, Cleer se veut un ouvrage inscrit dans son époque, collant de près à ses problématiques. L’ouvrage se voudrait aussi  une critique contre les multinationales, ces dernières étant à la base des phénomènes destructeurs évoqués, mais cet aspect n’est qu’un rabâchage des arguments qu’on a pu entendre ici et là : empiètement sur la vie privée, pratiques douteuses pour protéger l'image, valeurs communes au groupe, délocalisation quand tout va mal. Même le système OBO ne m’a pas fasciné. Seul le psychologue/gourou Karenberg demeure obscur quant à son vrai rôle : est-il seulement un charlatant bien plus que doué, ou alors la caricature des plans de recrutement des entreprises, planifiant tout jusqu'au contact humain ?
 
J’attendais une critique des mécanismes de management, ou du moins une exposition plus profonde. Passant outre cette faiblesse, j’ai pris le récit qui venait comme un simple thriller mâtiné de fantastique. Je ne suis pas familier de cet élément, et pas forcément fan quand il se mélange à un récit d’apparence réaliste, d’autant plus quand il m’apparait comme un  deus ex machina un peu trop voyant. Toujours dans la lignée des reproches, certaines questions sont passées à la trappe en cours de route, mais brillamment il faut l’avouer. Car le récit est mené tambour battant, les rebondissements fourmillent, Kloetzer ne s’encombre pas de détails inutiles. L’accent est mis sur la personnalité de Vinh et Charlotte, et les descriptions réduites au strict minimum. Quoique la plume de l’auteur soit exquise, elle nous offre quelques paysages d’une rare beauté, et on se délecte de ce tourment lyrique dans lequel cette plume nous attire inexorablement. Grâce à ces deux atouts, prépondérants, la pilule est avalée sans parfois s’en rendre compte. De plus, l’informatique, omniprésent par la personne de Vinh, est suffisamment expliqué pour que ce domaine n’apparaisse pas sous un jour omnipotent et cryptique, les opérations effectuées sont suffisamment développées (du moins pour certaines, certaines redondantes n’auraient fait qu’alourdir inutilement le récit) pour qu’on ne sente pas pris pour des pigeons. C’est à noter.
 
Finalement, Cleer m’a surpris, par le propos autant que par l’histoire. Je m’attendais à une critique plus virulente de l’entreprise et un déroulement moins axé sur le policier. Et malgré les défauts évoqués, la qualité d’écriture et les intrigues bien fouillées suffisent pour passer un moment plus qu’agréable. 
 
A voir aussi chez Gromovar, Efelle, et chez Les Singes de l'Espace

mardi 23 août 2011

Ceux qui nous veulent du bien - Collectif La Volte

Pour ma première participation à l’opération Masse Critique, j’ai eu le plaisir de recevoir Ceux qui nous veulent du bien. Je remercie à cet effet Babelio et les éditions La Volte pour m’avoir permis de découvrir ce bouquin sur lequel je lorgnais depuis son annonce même. Sous la couverture bizarre, sous ces motifs évoquant le silicium technologique, se trouvent 17 nouvelles rapportées d’un futur bien géré. Et comme toujours en pareil cas, tous les récits ne se valent pas.


L’ouvrage s’ouvre sur la préface de Dominique Guibert, secrétaire général des Droits de l’homme, qui nous rappelle succinctement les dérives sécuritaires et technologiques pour un meilleur bien-être. C’est donc avec Thomas Day qu’on rentre dans le propos. Son récit nous raconte l’histoire d’une jeune fille dotée de pouvoirs technologiques, subséquemment poursuivie par les gouvernements. Comme parade, elle utilise les armes de l’ennemi. Le style très sec, le récit à l’allure de résumé et le propos sous-jacent ne parviennent pas vraiment à convaincre. De suite après c’est Stéphane Beauverger qui prend le relais avec Satisfecit. Ecrit à la première personne, comme la majorité des autres nouvelles, le texte nous plonge dans un monde où plus personne n’a rien à cacher ; la virturapie prévient les comportements déviants en les « absorbant ». La forme du thriller, retenue pour la circonstance, se montre efficace, et l’on sent une certaine influence qu’il convient de dissimuler pour ne rien dévoiler de préjudiciable.
 
De Bernard Camus, Les événements sont potentiellement inscrits et non modifiables fait figure d’interlude. Une confrontation entre les buts avoués et les objectifs recherchés dont la presse se fait l’écho. On enchaîne avec Spam, de Jacques Mucchielli, certainement le meilleur texte de l’anthologie. On y suit un ancien soldat, désormais SDF, infecté par les messages publicitaires. Le propos est non seulement captivant, mais le style dynamique de l’auteur assure à son héros un charisme certain. Juste après, Camille Leboulanger, jeune auteur de 19 ans, propose un texte de jeunesse écrit il y de cela deux ans. On y découvre la réaction hostile d'un vieil homme face à la montée des méthodes de rajeunissement. Le texte déçoit en regard des arguments opposés.
 
Avec Ayerdhal et Paysage urbain, on s’éloigne des critiques gouvernementales pour venir attaquer de front l’agencement urbain. La thématique inattendue son traitement se révèle fort instructive ; Ayerdhal nous expose les implications sociales issues d’un réaménagement citadin à l’occasion de la présentation d’un projet de ce genre aux conseillers municipaux. On enchaine avec Jérôme Olinon et Regards, qui défend ici l’immigration et l’homophobie. Assez banale, la nouvelle se lit néanmoins sans déplaisir, même si l’on peut se perdre dans certains fragments déchronologiques de la narration.
 
Gulzar Joby se montre plus inspiré que son prédécesseur avec Remplaçants. Il met en scène une bande de gamins des quartiers riches désireux d’explorer les banlieues. Pour cela, ils engagent des remplaçants chargés de revêtir leurs oripeaux bardés de quincaillerie technologique, et de suivre le planning prévu. Simultanément émouvante et angoissante, l’auteur revoie avec efficacité le coup classique de l’enfant privé de liberté. Il ne sera pas compliqué pour les adolescents ou jeunes adultes de s’identifier à ces riches prisonniers.
 
On embraye avec Eric Holstein et sa nouvelle au titre (et au contenu) parodique, Ghost in a supermarket, qui nous envoie à la traque d’un fantôme électronique ne se laissant pas aisément identifier, au grand dam d’une compagnie de flicage numérique. Malgré une plume détendue, le texte manque de punch, et la chute ne parvient pas à éclaircir la trame. On s’enfonce encore dans la déception avec Trajectoires, de Danel. La nouvelle aurait pu être un plagiat de Minority Report si l’auteur n’avait pris soin d’inclure d’autres clichés avec leurs gros sabots. Sans conteste le texte le plus faible de l’anthologie, mais malheureusement pas le plus court.
 
Matéo Prune relève (un peu) le niveau avec Sauver ce qui peut l’être. Sans être formidable, la nouvelle nous décrit un monde où le droit au secret n’est plus respecté, où chacun et surtout son conjoint se doit de connaître les moindres aspects de la vie de l’autre, jusqu’à disposer d’une mémoire numérique.
 
Puis Alain Damasio fait son entrée et se démarque clairement des autres textes avec Anna et la Harpe. Ceux qui ont lu La Zone du Dehors ne seront pas étonnés de voir l’auteur prêcher pour une émancipation vis-à-vis du technococon dans lequel nous évoluons. D’un style plus « calme » que ses romans antérieurs, le clavier de l’écrivain ne s’en montre pas moins agréable et immersif.
 
Au tour de Sébastien Cevey d’exercer son talent avec Des myriades d’arphydes, qui parle d’un geek  –qui tord volontairement le cou aux idées reçues – luttant pour un meilleur respect de sa vie privée. Si le propos et le déroulement sont dignes d’intérêt, j’ai été frustré que l’auteur ne prenne pas plus le temps de poser son histoire, on le sent restreint par le format au vu de certaines situations un peu embrouillées, tout comme le héros pas toujours clairement positionné.
 
Puis Paul Beorn s’attaque au contrôle du corps avec Vieux salopard, à travers un nouvel employé manipulé par une puce qu’il s’est vu implanter. Sans surprise, le constat est assez effrayant, de même que la chute. Philippe Curval prend la relève avec Un spam de trop, un texte assez effrayant sur la collecte d’informations privées. Afin de se retrancher dans l’anonymat complet, un journaliste plaque tout du jour au lendemain pour aller cultiver des légumes dans un coin paumé. Là encore, on assiste à l’impuissance du protagoniste. Pour clore l’anthologie, Jeff Noon nous propose un texte court mais intriguant, aux consonances poétiques et entêtantes.
 
Au final, cette anthologie se montre assez pléthorique en terme de sujet abordés : vie privée, rapport à la technologie, déviances, contrôle mental, gestion des masses, flicage permanent ou encore  surveillance « préventive » sont de la partie. On regrettera seulement le traitement inégal qu’il est fait de ces sujets. Malgré tout, Ceux qui nous veulent du bien se révèle être une bonne piqure de rappel vis-à-vis des dangers qui nous guettent.

dimanche 21 août 2011

Le Monde inverti - Christopher Priest

Jusqu’ici je n’avais pas encore lu Christopher Priest ni son Monde inverti ; un tort certain désormais réparé au vu du talent de Priest à incorporer des concepts mathématiques à ses histoires, du moins ici.


La crèche ne sera bientôt plus qu’un simple souvenir pour Helward, il a atteint l’âge de mille kilomètres. Pour devenir membre à part entière de la guilde du Futur, il doit avant tout faire son apprentissage dans les autres guildes de la ville. Cependant Helward apparaît comme un privilégié aux yeux de Victoria, sa fiancée, consciente des droits qui lui sont refusés. En effet, seuls les membres des guildes peuvent explorer l’extérieur de la ville, cité en perpétuelle mouvance. Pour en comprendre la raison d’être, Helward ne pourra compter que sur lui-même, percer par lui-même la nature de son monde.
 
Le roman pourrait se présenter de prime abord comme un roman initiatique, où l’on suivrait l’évolution d’Helward depuis sa sortie de la crèche jusqu’à son accession au titre de membre de la guilde du futur. C’est un peu l’impression qui prédomine lors des cent premières pages, qui exposent tout ce monde étrange de la cité. Nous sommes alors comme Helward, essayant de comprendre ce monde qu’on le laisse découvrir plus qu’on ne le lui explique. Son affectation à la pose des rails de la ville suscitera bien des questions chez lui comme chez le lecteur, on s’interroge sur la raison impérieuse qui pousse la cité à se mouvoir sans cesse et sur cette énigme qu’est l’optimum. Il n’est pas le seul à s’interroger, les habitants de la cité, en dépit du secret qui règne sur l’extérieur, constatent ce déplacement perpétuel. Victoria, la femme d’Helward, incarne ainsi cette population intriguée et frustrée de se voir maintenue dans l’ignorance. Le parallèle avec le secret d’état et sa nécessité transparait également, sans que soit vraiment creusé le sujet. Sa levée s’effectue par la force des événements, Priest évite ainsi de trop disserter sur son bienfondé, malgré la défense qu’en prend Helward. Il se dégage ainsi du récit une légère dimension sociologique, et les bouleversements des rapports de force sont également traités avec parcimonie.
 
L’univers se dévoile évidemment au fur et à mesure, mais on ne peut qu’être fasciné par les explications de Priest au sujet de ce monde inverti qui nous est présenté, au postulat incongru mais pensé dans ses moindres détails. J’étais loin d’imaginer avec autant de facilité que l’auteur ce qu’il nous réservait, et j’optais beaucoup plus pour une explication imagée de l’effet Doppler ou encore du Big Bang, ce qui s’avéra totalement erroné. Non, vous serez surpris quoiqu’il advienne, tout simplement parce que Le Monde inverti n’est pas l’illustration d’une quelconque théorie, mais bien une création originale. On se doute cependant qu’il se cache derrière tout ceci la perception de la réalité, quelques maigres indices le laissent supposer. La fin semble cependant faire débat, quelques uns trouvant qu’elle repousse d’un revers de manche les questions posées, Priest n’assumant pas entièrement la trame développée et souhaitant s’en débarrasser d’un revers de manche ; je trouve au contraire que la reconnexion s’effectue logiquement, en raison des indices évoqués. On discerne même une morale, certes légère, mais qui s’inscrit naturellement et dans un cadre plus général que celui du roman.
 
Si le concept de base et son développement sont assez bien trouvés, je reproche cependant à Priest de trainer parfois en longueur, ou de ne pas explorer un peu plus ses personnages et les relations de pouvoir ; j’aurais aimé en découvrir encore plus sur la ville et ses mœurs. Mais bon, je suis un éternel insatisfait, et le concept est tout simplement génial en dépit d’une ou deux notions de physique qui m’auront contraint à m’accrocher un peu au moment des explications jouissives (oui, je commence à rouiller dans le domaine).
 
 
A voir aussi chez Alice, Guillaume, Efelle.

samedi 20 août 2011

Le Maître du Haut Château - Philip K. Dick

Je continue à rattraper mon retard sur Philip Dick avec un autre de ses livres à succès, Le Maître du Haut Château. J’ai eu l’insigne audace de baser mon choix sur la réputation du roman, sans m’intéresser grandement à son contenu, ni même de prendre la peine de zieuter le quatrième de couverture, et c’est pourquoi j’ai eu la surprise d’aborder une uchronie au lieu des divagations palpitantes entre les couches de réalité. Je pense bien que c’est le premier ouvrage du genre que je lis, toujours est-il que conjecturer sur les aléas de l’orientation de l’Histoire me parait être une tâche inutile. Mais il est bien connu que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et c’est pourquoi mon jugement se voit légèrement infléchi au sortir de ma lecture.

 
Les Alliés ont perdu la Seconde Guerre Mondiale, ce sont les japonais et les nazis qui émergent en tant que grands vainqueurs. Le monde est désormais bipolaire, de même que les Etats-Unis, occupés à l’Est par les nazis et à l’Ouest par les Japonais. En territoire nippon la situation est revenue à la normale, la paix et la prospérité règnent de nouveau. Un des apports majeurs des conquérants aux Etats-Unis est le Yi-King, livre cinq fois millénaire qui contenant la sagesse des anciens. Leur passion pour l’art américain du passé se développe également, permettant à des marchands comme Robert Childan d’en faire profession. Mais les faussaires ont eux aussi saisi leur chance, ils se mettent à envahir discrètement ce marché lucratif auquel certaines entreprises participent. C’est le cas de Frank Frink, qui se voit contraint du jour au lendemain de se lancer dans sa propre affaire de bijouterie en compagnie d’un collègue de travail (Dick a, pendant un temps, assisté sa femme qui tenait une bijouterie). Cependant, son statut de juif ne le met pas à l’abri des rafles nazies, en dépit de sa domiciliation en territoire nippon.
 
Cela préoccupe parfois sa femme, Juliana, qui ne peut toutefois rien y faire puisqu’elle-même est partie vivre recluse dans une lointaine bourgade. Il y rencontrera Joe, un ancien combattant italien, qui l’emmènera voyager jusqu’à Denver et l’amener devant l’homme du haut château, l’écrivain d’un livre interdit relatant la défaite de l’Axe et imaginant ses conséquences. Et puis il y a Mr Tagomi, directeur d’une des missions commerciales japonaises, confronté à cet énigmatique Mr Baynes qui attend dans l’impatience l’arrivée d’une tierce personne.
 
Si le résumé vous apparait confus c’est logique : Dick a construit ici un ouvrage très décousu du point de vue de la narration, chaque personnage vit sa vie sans dépendre des autres ; leurs destins ne se mêleront pas,  même lorsqu’on s’attend à une bifurcation du récit qui les réunirait. On alterne donc énormément entre les lieux et les situations, mais les multiples césures ne dérangent point. Loin de déranger, la multiplication des histoires permet à Dick d’élaborer posément son uchronie, de la rendre vivante et d’expliquer les contours de ce monde. Il expose avec assurance les déviances survenues et leurs conséquences, sans jamais noyer le lecteur sous une avalanche d’informations. On apprend ainsi la rivalité entre les deux blocs vainqueurs, qui n’est pas sans rappeler la situation d’après-guerre (le roman a été écrit en 1962), à la différence près que l’écart technologique est ici plus flagrant ; les nazis ont débuté la colonisation spatiale, tandis que les japonais n’ont pas encore acquit les méthodes idoines.
 
Dick nous renvoie à la réalité d’une manière encore plus subtile, par le truchement d’un livre prohibé en territoire nazi, La Sauterelle pèse lourd,  une uchronie qui relate une situation géopolitique bien plus proche de la nôtre. Cette mise en abyme magistrale permet à l’auteur de disserter sur le statut de l’uchronie, subtilement, éclairant son œuvre et ses motivations par le biais de l’écrivain fictif, auquel on se retrouve confronté à la fin, et qui nous enjoint à relire plus attentivement ces 300 pages. Car si Philip Dick remodèle le monde, c’est pour parler plus librement du sien, du « réel », si tant est qu’un terme tel que celui-ci soit applicable dans sa globalité à cet écrivain. Le Maître du Haut Château, en s’intéressant à la personne de Robert Childan, acquiert par moments une dimension sociologique. On constate en effet les conséquences de l’occupation japonaise sur le sol américain, l’importation de certaines coutumes et le ressenti des américains envers ces envahisseurs.
 
C’est pourquoi le Yi-King, le livre millénaire auquel se réfère pratiquement tout un chacun, est si souvent évoqué. Ce n’est pas seulement une victoire militaire, c’est aussi une invasion culturelle, où chacun, américain de souche ou émigré européen, s’en remet aux « préceptes des anciens » en territoire nippon. Le tao sera également la porte d’entrée d’un discours sur l’art contemporain, ce qu’il est et ce qu’il apporte.
 
On notera également un discours très peu manichéen, en général relevé,  en provenance des nazis ou de leurs défenseurs. Il semble cependant que l’ouvrage mérite une relecture, Dick spécifiant, comme je l’ai dit juste au-dessus, que son ouvrage s’inscrit dans son temps.
 
  C’est donc un ouvrage diablement intelligent que nous livre Philip Dick, d’une rare subtilité, et récompensé par le prestigieux prix Hugo en 1963. Néanmoins la plus grande partie de l’ouvrage n’a pas réussi à m’intéresser totalement, la critique envers les nazis n’étant pas ma tasse de thé. Il est donc probable que j’aie loupé quelques morceaux du début, ce qu’une relecture future m’offrira la possibilité de rectifier.

De l’autre côté du miroir - Lewis Carroll

Après  Alice au pays des merveilles, je récidive dans ma découverte de l’œuvre de Lewis Carroll avec De l’autre côté du miroir, suite officieuse de son aîné, éclipsée de manière tout aussi injuste par ce même aîné en regard de sa qualité. En effet, il est à noter que si personne ou presque n’ignore l’existence d’Alice au pays des merveilles, peu de monde en revanche est au fait de l’existence de sa suite, ne serait-ce que de nom. Et c’est bien dommage car, autant l’avouer d’entrée, j’ai préféré De l’autre côté du miroir aux premières aventures de l’héroïne.

Lors d’une après-midi ennuyeuse, Alice se met à rêver d’un autre monde qui se trouverait de l’autre côté du miroir du salon. Tandis qu’elle se perd en conjectures sur ce monde étranger, le miroir se transforme en brume, lui permettant de franchir allègrement la frontière. Une vue d’ensemble lui permettra de découvrir la nature de cet univers, un échiquier géant composé de cases de terrain sur lequel se déroule une partie d’échecs. Avec l’approbation de la Reine Rouge, Alice prendra part à la dite partie, incarnant par là même un pion chargé d’atteindre l’ultime case de sa colonne, accédant ainsi au couronnement. Cependant le périple ne sera pas de tout repos, Alice sera confrontée aux bizarreries de cet univers loufoque dont les règles lui échappent définitivement.
 
Une fois encore, tout est prétexte à Lewis Carroll pour donner libre cours à son imagination ; le postulat n’est qu’une vague excuse pour nous emmener à la découverte de ce monde farfelu où la logique déraille. On sera dès lors confronté à moult phénomènes défiant le bon sens, comme des fleurs qui parlent, des articles de magasin qui s’enfuient ou encore un œuf gigantesque, et la liste est loin d’être exhaustive ; ceci n’est qu’un vulgaire catalogue réduit du non-sens mirliflore qui s’étale dans ce livre. De cet absurde souffle un vent de fraîcheur réconfortant, les trouvailles sont si simples qu’elles nous enveloppent dans un cocon enfantin et naïf qu’on ne quitte qu’au réveil d’Alice.
 
Le personnage d’Alice évolue également. Si l’on retrouve la gamine du volet précédent, elle semble avoir (très) légèrement mûri tout en conservant son âme d’enfant. Ce changement semble trahir avant tout le comportement de la muse de Carroll, qui, ne l’oublions pas, a grandi entre les aventures du pays des merveilles et celles-ci. Elle expérimente ainsi la frustration, à de nombreuses reprises, et ne réagit plus si sottement qu’auparavant, ce qui ne manquera pas d’en réconforter plus d’un. Le personnage d’Alice est aussi une invitation à la rêverie, à l’exploration de territoires inconnus, c’est d’elle que naît le désir d’évasion, c’est elle qui insistera pour continuer ce voyage absurde en dépit des obstacles. Dès l’entame, avant même de traverser le miroir, on voit Alice inventer des histoires abracadabrantes en compagnie de ses chats, l’enfant est le siège de la rêverie et, contrairement à ce qu’opposera plus tard la Reine Rouge, les enfants ne sont pas faits pour « raconter des choses » [sensées], ce livre en est bien la preuve.
 
Du côté formel, on trouvera quelques situations fortement cocasses et dénuées du moindre sens, et l’humour percutant se joue avec brio de la langue anglaise (soulignons à cet effet le travail sur la traduction française, obligée de réinventer certains passages pour coller à l’humour carrollien). On rencontrera beaucoup de monde en chemin, de manière toujours effrénée il arrive que l’on passe littéralement sans transition d’une scène à une autre, Alice se retrouvant de manière inconnue à un endroit différent. Les poèmes et les chants sont également de la partie, mais se montrent moins envahissants que dans l’opus précédent, ce qui n’est pas sans effet sur mon ressenti global, bien que ces derniers m’apparaissent plus sympathiques.
 
Somme toute, c’est un excellent conte que voici. Plus enchanteur que son aîné d’après moi, c’est incontestablement un livre à côté duquel ne pas passer, d’autant plus que le récit est, là encore, (trop) rapidement expédié.

jeudi 18 août 2011

L'Etoile et le fouet - Frank Herbert

Que ceux qui ne connaissent pas Frank Herbert se désignent. Que ceux qui ne connaissent pas son cycle de Dune se flagellent. Et que ceux qui n’ont pas connaissance de L’Etoile et le fouet lisent mon article, cette dernière option demeurant le meilleur moyen d’en apprendre davantage sur l’ouvrage.

 
Sur la planète Cordialité, une boule calibane s’est échouée, abritant la dernière représentante de son espèce. Les calibans ont apporté avec eux, il y a dix neuf ans de cela, la technologie S’œil, permettant de se téléporter immédiatement d’un bout à l’autre de l’univers. Mais depuis quelques temps la technologie déraille, les bienfaiteurs disparaissent, entrainant d’innombrables morts et cas de folie.  Saboteur extraordinaire, mandaté par le Bureau des Sabotages pour élucider ces disparitions inexorables, Jorj X. McKye se verra confier la mission d’approcher la calibane affirmant se prénommer Fanny Mae. Mais Il s’apercevra que sa mission dépassera le cadre de ses fonctions, qu’il lui faudra sauver la calibane pour sauver l’humanité et les autres espèces co-sentientes.
 
La survie de l’humanité semble être une constante chez Herbert ; déjà présente dans Dune, on la retrouve une fois encore dans L’Etoile et le fouet, avec cependant quelques variations : ce n’est pas un homme seul, isolé, bénéficiant de pouvoirs inaccessibles au commun des mortels qui porte cette charge digne d’Atlas, mais un homme commun, lambda, sans distinction particulière, en l’occurrence Jorj X. McKye. Et sa tâche n’est pas des plus aisées, car si le contact avec la calibane ne présente pas de difficulté particulière, c’est la communication qui fera défaut. On assiste dès lors à des échanges abscons, où la calibane s’exprime dans un amphigouri relevé, que le lecteur comme le héros aura bien du mal à déchiffrer. A l’instar de McKye, on croit saisir vaguement le sens caché de ces paroles énigmatiques, mais de suite après les cartes se brouillent de nouveau et l’on retombe dans un état de perplexité qui nous fait revenir sur les dialogues précédents pour espérer, vainement, en dégager la signification.
 
Ce procédé n’est évidemment pas innocent de la part d’Herbert, il met en exergue les problèmes de communication inter-espèces, basés sur des incompréhensions sémantiques, des paradigmes divergents, mais aussi sur la base émotive des individus. Un des ressorts de la trame illustre fortement, lourdement presque, l’épineux problème lié à la mécompréhension des termes employés, utilisés pour définir ce que sont les conjonctions. Il n’est donc pas uniquement question de relation inter-espèces, la base lexicale, commune à chaque participant d’une conversation, est également traitée ici.
 
Néanmoins, l’ouvrage a beau proposer une histoire intéressante, sans grosses ficelles, il pêche quelquefois au niveau démonstratif, propose quelques interprétations un peu trop absconses pour me convaincre parfaitement. En excluant les propos de la Calibane, j’ai par moments été largué par le propos explicatif de Herbert, comme lorsque le scientifique décrit ses errements dans le monde sous-jacent, ou quand il déballe sa théorie sur les vortex S’œil.
 
Bref, L’Etoile et le fouet s’inscrit dans une démarche intéressante et primordiale en SF et surtout dans le space-opera, met en lumière les phénomènes susceptibles de porter atteinte à la compréhension réciproque lors de discussions entre deux formes de vies intelligentes aux perceptions totalement différentes. On pourra regretter que le propos ne soit pas plus explicite par moments, mais c’est au final un court roman suffisamment intéressant qui est livré ici.
 
 

mercredi 17 août 2011

Oussama - Norman Spinrad

Désireux d’explorer plus en avant l’uchronie, mais poussé de facto par ma participation au challenge Winter Time Travel organisé par Lhisbei, c’est presque naturellement que je me suis rué sur le dernier né de Norman Spinrad, Oussama, qui me faisait de l’œil avec insistance depuis quelques temps. Il semble cependant que l’uchronie ne soit pas ici clairement établie, le point de divergence vis-à-vis de l’Histoire n’étant pas mentionné ; le futur fictif qui sert de cadre au roman prend vraisemblablement ses racines dans des événements antérieurs à notre époque, tels que le 11 Septembre, pour les prolonger au-delà. Je ne peux cependant me répandre qu’en ces quelques conjectures, le livre m’étant tombé des mains après 250 pages.


L’ouvrage se présente sous la forme de mémoires, rédigées par un certain Oussama, dont le prénom doit sa provenance à Oussama Ben Laden et aux fils d’Oussama, une organisation qui est parvenue à recomposer en partie le Califat, conglomérat de pays d’obédience musulmane au gouvernement commun. Originaire du Califat, Oussama est envoyé en France, en qualité d’agent secret, chargé d’une mission sans but précis : s’intégrer à la société française sans bien sûr que ne soit découverte sa réelle appartenance. Isolé du reste du monde dans son enfance et son adolescence, très peu au fait des mœurs occidentales malgré les films hollywoodiens piratés, le jeune agent secret, de vingt ans à peine, se heurtera de front aux coutumes de la capitale, et sera plus encore déstabilisé au contact de son chef de cellule, rompant d’après lui avec les préceptes de l’Islam. Mais rapidement, il prendra conscience des profondes divergences entre ce qui lui a été inculqué dans un environnement hermétique, et les aspirations des musulmans étrangers au Califat.
 
Puis, devenant malgré lui chef d’un gang local, il sera par la suite d’une opération couronnée d’insuccès obligé de quitter Paris et dissimuler son identité pour préserver sa vie menacée par ses chefs eux-mêmes. Ce périple le mènera sur la voie du saint pèlerinage, le hadj, qui affermira sa volonté de djihadiste. Il passera ainsi de la Mecque au Nigéria, livrer bataille au Grand Satan, lequel soutient une peuplade locale dans un intérêt que l’on devine être lié au pétrole.
 
Vous l’avez certainement compris, Oussama n’est pas un roman que l’on pourrait taxer de conventionnel. En effet, Norman Spinrad aborde ici un sujet rarement abordé, voire pas du tout, celui du terrorisme. Cependant l’auteur ne n’y essaie pas n’importe comment, et ose décrire de l’intérieur, presque de manière intime, l’élaboration d’une cellule terroriste et la formation de la réputation d’une légende clandestine. Cette trame principale est également l’axe qu’emprunte Spinrad pour placer ses piques envers le sectarisme religieux, les déclarations politiques, et une critique non voilée (pourtant impudique dans ce contexte) des agissements occidentaux, notamment américains. Si l’initiative, anticonformiste, est à saluer, la réalisation se montre à mon goût bien trop décevante sur de nombreux points, au point qu’il m’aura fallu stopper en plein milieu de l’ouvrage. Etant donné le peu de bien que j’ai à dire de l’ouvrage, je me permets de commencer par les aspects positifs.
 
Si je dois retenir un élément marquant d’Oussama, c’est bien l’hétérogénéité du monde musulman, qu’il n’y a pas qu’un Islam, imposé par les autorités théologiques, mais bien divers courants qui se heurtent brutalement. Loin du front uni et sanguinaire que les médias bâtissent, on s’aperçoit d’autant plus que l’Islam n’est pas cette croyance fanatique, apostolique, que l’on assimile malgré nous devant les parodies de journaux télévisés. Tout comme les chrétiens possèdent leurs propres divergences, citons en vrac les catholiques, orthodoxes, luthériens et calvinistes, il existe diverses interprétations de l’Islam, et d’autant plus tolérantes qu’elles s’éloignent d’une autorité religieuse. Le pèlerinage à La Mecque se montre à ce sujet riche d’enseignements, et délivre un réel message de paix ; il permet également d’approfondir la connaissance de ce rituel, que tout musulman est censé accomplir une fois dans sa vie ; le hadj apparait comme un instant unifiant tous les musulmans. Passage cependant à double tranchant, car Spinrad semble insinuer, lors de l’épisode au Jamarat, que ce rituel peut, si ce n’est conduire, du moins conforter dans l’intolérance menant sur le chemin du djihad dans l’effervescence du moment. L’interrogation sur la nature du djihad et sur l’ennemi à combattre ne manque pas non plus d’intérêt, mais là encore il fut trop peu dit pour que je persévère dans ces questionnements.
 
Voici donc ce pourquoi je ne regrette pas avoir lu ce roman. Passons maintenant aux points qui fâchent. Ce qui d’emblée m’a choqué fut la prose de Spinrad. Mauvaise traduction ou plus simplement mauvaise inspiration, j’ai trouvé l’écriture juste imbuvable. La combinaison du passé composé avec l’imparfait m’avait pour cette raison fait rejeter Spin, mais on est de surcroit soumis à une écriture dépourvue de tout rythme. En plus d’abandonner tout lyrisme, la plume se montre molle et langoureuse, et il devient difficile d’accrocher par ce biais à la trame. Cette dernière aussi se montre peu pêchue, faisant preuve d’une linéarité soporifique. D’un bout à l’autre de ma lecture, j’ai eu l’impression d’être trimballé au gré d’événements sans accrocs, sans tension, et même les batailles n’ont pu me tirer de ma torpeur. A propos, il convient de souligner le plan très candide d’Oussama, qui malgré la masse de personnes mobilisées s’effectue dans la perfection la plus totale. On sent une certaine faiblesse sur ce point, car le retournement d’opinion, sur lequel repose l’exécution de ce plan, est détaillé très succinctement alors qu’on en attendait plus. Sur la gestion de l’histoire, il ressort au final une impression paradoxale : celle d’assister à des longueurs tout en se voyant sevré d’explications désirées.
 
La psychologie des personnages aura également eu un impact important sur mon ressenti, car du début à la fin il m’aura semblé être confronté à des coquilles creuses, tant chez les acteurs externes que chez le héros, en dépit même de l’écriture à la première personne ! Derrière ces façades se dissimule en réalité la volonté de l’auteur de montrer ses personnages subissant les événements plutôt qu’ayant prise sur eux ; mais hélas ! cette accentuation s’effectue au détriment du lecteur, qui ne voit face à lui que morosité céphalique. On pestera également contre le nivellement par le bas, consistant à faire paraitre les acteurs moins intelligents que le héros afin de le glorifier plus aisément.
 
Au final, Oussama ne m’aura pas convaincu, et je trouve assez dommageable que ces points formels m’aient rebuté à ce point car je suis sûr que le reste de l’ouvrage avait encore à m’offrir. Cependant à ce stade je reste tout de même sur ma faim en ce qui concerne la critique des puissances occidentales, les attaques n’étant que de simples piques sans réelle consistance, ou alors rabâchées comme la guerre  au Nigéria faisant écho aux deux guerres en Irak. Il manque aussi un certain approfondissement dans l’étude de l’engrenage terroriste, de même que l’interrogation sur les délimitations du stade de terrorisme.
 
 
Norman Spinrad, Fayard, 2010, 480 pages
  

mardi 16 août 2011

Evadés de l'enfer - Hal Duncan

Lors de la parution de son diptyque révélateur, Le Livre de toutes les heures, Hal Duncan avait défrayé la chronique, qui, dans l’ensemble, ne tarissait pas d’éloges sur l’auteur, tout en taxant les bouquins d’ovnis littéraires. Je profitais donc de la parution de son dernier-né, Evadés de l’Enfer, pour découvrir enfin cet auteur que j’attendais frileusement.


Les premières pages du roman pourraient bien être déroutantes si le sujet n’était clairement énoncé dans le titre ; l’auteur s’attarde en effet à faire mourir ses protagonistes, la mort demeurant encore le plus sûr moyen d’atteindre les portes mystiques de l’au-delà. C’est l’occasion de faire connaissance avec Eli, un clochard au bout du rouleau, qui n’est pas sans rappeler le prophète évoqué dans l’ancien testament, de par son patronyme et sa connaissance des écrits bibliques, officiels et apocryphes. Seven, quant à lui, n’est clairement pas un enfant de chœur ; il se ferait plutôt l’exécuteur des œuvres de Satan par sa pratique chronique du meurtre commandité. Tueur implacable et débrouillard, il se verra cependant envoyé ad patres, ou pas. Dans un autre registre, c’est en qualité de prostituée que Belle sera vouée aux tourments éternels, aidée en cela par son mac qu’elle tentait de fuir. D’un caractère parfois farouche et impertinent, elle sera bien la seule de la troupe à contenir en partie Seven. Le dernier trublion invité à la fête se nomme Matthew, un jeune homme effacé, décédé suite à une agression particulièrement sauvage.
 
Tout ce beau monde se retrouve alors embarqué sur un ferry des plus étranges, qui se meut sans encombre sur le Styx vers sa destination finale, l’enfer. Comme le spécifie le quatrième de couverture, ce lieu de souffrances fait diablement penser à la mégapole de New-York, revisitée cependant pour la circonstance. Les pécheurs de faible envergure comptent pour une bonne partie de la démographie infernale ; les autres, les criminels devant l’Eternel, seront envoyés à l’Institut, un centre de redressement dans lequel les coupables seront confrontés à des peines rappelant directement leurs crimes. Cependant, la torture quotidienne n’est pas du goût de Seven, qui décide un beau jour de rompre ses chaînes et de prendre la poudre d’escampette, emportant dans son sillage dévastateur Belle, Matthew, Eli, et une bonne tripotée de cadavres.
 
Avec à peine plus de deux cents pages, Evadés de l’Enfer se veut court, mais la ribambelle d’événements et de retournements cadencent le rythme avec intensité, pendant que les gunfights et les cadavres battent la mesure. Oui ça bastonne grave, ça dézingue à tout va, on se croirait presque dans un film d’action dopé aux amphétamines. En ce sens le personnage de Seven assure son rôle, c’est bien le déclencheur de toute cette tuerie, les flingues et autres pétoires perfectionnées semblent être les prolongements naturels de ses mains. Pas de grands discours ni de grandes phrases, on fonce le plus souvent droit au massacre, un carnage qui se conclue dans un grand bordel avec quelques « guest stars » logiquement bienvenues. Le style n’est certainement pas étranger à ce torrent de violence déchaînée ; Hal Duncan combine des décors épurés et un bagout relâché à des plans cinématographiques.
 
Cependant, le roman n’est pas un simple ramassis de scènes explosives, c’est avant tout une charge contre nos sociétés occidentales, et dans une moindre mesure contre la religion. L’antichambre de l’enfer donne le ton, les nouveaux arrivants sont confrontés à une bureaucratie pointilleuse qui les catégorise avec soin. L’inégalité même dans la mort. Il transparait dès lors, de manière souvent explicite, les attaques de Duncan envers nos sociétés. Dans ces conditions, il est aisé de reconnaître en ce groupe d’évadés l’allégorie des opposants au « système », cherchant par tous les moyens à s’en émanciper. Rien de nouveau à l’Ouest, pourrait-on dire, d’autant plus que le théâtre de l’enfer semble créé avant tout pour les besoins de cette diatribe, bien que le message puisse paraître percutant en regard du caractère énergique qui se dégage du livre. On retiendra cependant quelques bonnes idées, comme celles des Oubliés, ces clochards invisibles aux yeux de tous, exception faite de l’attention télévisuelle. Quant au couplet antireligieux, qui s’invite vers les deux tiers, il m’est apparu sympathique, certainement en raison de mon inaccoutumance à ce genre d’incrimination. Je ne serais néanmoins pas surpris d’avoir loupé quelques passages en cours de route, les lectures bibliques n’étant pas mon fort.
 
Au final, Evadés de l’Enfer  est un roman qui se lit sans déplaisir et qui s’amuse à flinguer nos neurones lors des courses poursuites endiablées. On regrettera  cependant que le propos critique soit à ce point mis en avant, ce dernier enfonçant allègrement des portes ouvertes ; un second degré persistant n’aurait pas été désagréable, de même qu’un enfer plus déluré. Pour ma part, j’ai bien envie de découvrir Duncan avec son diptyque.
 
 
A voir aussi chez Anudar, Efelle