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vendredi 28 octobre 2011

L'Ame du Kyudo - Hiroshi Hirata

Une fois de plus, Hiroshi Hirata nous sert un gekiga nerveux et exigeant. Je spécifie exigeant, car il n'est pas forcément évident de se plonger dans la lecture, et ce facteur m'aura poussé à repousser pour quelques instants le sommeil tapi en embuscade.


En effet, ce gekiga demande un investissement de la part du lecteur. Ce n'est pas une simple lecture banale, que l'on pose et l'on reprend quand on le souhaite. Tout du moins est-ce mon sentiment. Les quelques interruptions inopportunes m'auront demandé un léger effort pour me remettre dans l'ambiance.

Mais quelle ambiance ? Eh bien c'est simple, nous suivons la vie spartiate d'un jeune homme qui veut obtenir le titre de "Premier sous le ciel". Nous suivons pas à pas son entrainement rude et intense. Il se dégage alors du titre une saveur pierreuse, rêche, tel l'entrainement draconien auquel est soumis Kanza. Sa détermination est parfois fascinante à contempler, et c'est là que réside le talent d'Hirata : nous faire ressentir la dureté de l'entrainement, de manière adulte et virile, comme le monde dans lequel évolue le héros.

Si vous l'ignoriez encore - ce dont on pourrait difficilement vous blâmer -, l'histoire de l'épreuve du Toshiya commence au début du XVIIème siècle, juste après l'établissement de l'ère d'Edo. Sans qu'aucune date ne soit réellement avancée quant à l'évolution du temps (seule l'insurrection de Shimbara permet de situer vaguement la date), j'en ai sommairement déduit que les aventures de Kenza débutent une quarantaine ou cinquantaine d'années après le commencement de l'épreuve, qui consiste à décocher le plus de flèches qui traverseront l'auvent d'un temple de 120 mètres de longueur. Cette épreuve deviendra, au fil du temps - et en temps de paix -, le symbole représentatif de la puissance de chaque clan, qui cherche par tous les moyens à obtenir et conserver le titre tant convoité de "Premier sous le ciel".

C'est précisément cet acharnement qu'Hiroshi Hirata s'attache à dénoncer (il le dit explicitement en commentaire, à la fin). En suivant le parcours de Kanza, dont la vie est exclusivement dédiée à son art, l'auteur montre sans voile la rudesse de l'existence de ces hommes, sacrifiés sur l'autel de la gloriole. Sacrifiés est en effet le bon terme. Parce qu'en cas d'échec, l'honneur du clan étant sali par l'insuccès de l'archer, ce dernier le lave de son sang. Mais gare à ne pas tomber dans la critique facile. Les codes de l'époque nous paraissent peut-être barbares vu quelques siècles plus tard, mais juger des moeurs passées est, à mon humble avis, sans valeur puisque bien des siècles et évolutions nous séparent des codes qui nous parviennent. Tout au plus peut-on essayer de les comprendre, et alors on s'aperçoit que la vie n'est pas une valeur sacrée dans ce monde viril. Seule la puissance affichée et l'honneur comptent, et la vie n'est préservée que lorsqu'elle est utile. Je pense ici aux différents clans qui ont arrêté le "jeu", estimant que la perte d'officiers de valeur ne valait pas le prix payé en cas d'échec. Ainsi, cette vision est plus nuancée que celle des deux grands fiefs qui s'opposent, les Owari et les Kii.

Malgré les qualités citées plus haut, j'ai quelques reproches à faire. Ponctuellement, quelques éléments mineurs viennent gâcher le récit. Le premier exemple qui vient à l'esprit est celui de l'homme qui professe à Kanza, en observant seulement son visage, qu'il battra le record du Toshiya. J'ai noté d'autres détails peu représentatifs de la qualité globale, et c'est pourquoi je ne m'escrimerai pas à les retrouver.

Un dernier mot sur le dessin. Lu après L'Incident de Sakai et autres récits guerriers, je m'attendais à retrouver l'empreinte grasse du trait d'Hirata. Mais non, l'auteur a visiblement décidé d'affiner son encrage, et propose un dessin toujours aussi fluide et dynamique. La colère des personnages transpire du papier, leur dédain se matérialise, et le tout forme un ensemble très réaliste. Les postures des personnages sont vraiment magnifiques, et certaines planches semblent avoir suspendu le temps dans son mouvement, notamment dans les postures assises des tireurs. Ajoutez à cela un rendu des bâtiments superbement travaillé, c'est un vrai régal que nous avons là.

Bref, j'ai vraiment apprécié cette longue incursion dans le temps. On y découvre un monde dur, cruel parfois, avec une philosophie complètement éloignée de la notre (mais qui confirme l'idée du Japon que je me faisais du temps des samuraïs). L'illustration de la vie de Kanza, est un réquisitoire contre la bêtise des puissants de ce temps, dont certains étaient les ancêtres de l'auteur, que ce dernier exècre pour leurs actes. On découvre d'ailleurs à la fin qu'il demande le pardon au nom de ses ancêtres, pour toutes les vies qu'ils sont ruinées et sacrifiées.

jeudi 4 août 2011

L'incident de Sakaï et autres récits guerriers - Hiroshi Hirata

Aujourd'hui, permettez-moi de revenir sur cette passion qui fut un tremplin vers la Littérature, celle dont je vous ai déjà parlé précédemment, c'est à dire la bande dessinée. Ici il s'agira plus particulièrement de manga, et plus spécifiquement encore de gekiga, que l'on pourrait définir très brièvement comme un manga porteur de thématiques sérieuses et au dessin réaliste. L'auteur, Hiroshi Hirata, définit clairement la frontière entre le gekiga et le manga, puisqu'il considère ce dernier comme une simple bande dessinée à caractère humoristique.


L'ouvrage est composé de sept histoires indépendantes les unes des autres. Comme nous l'apprenons à la postface, les quatre premières sont parues dans le magazine Custom Comics qui proposait aux mangakas de l'époque de publier des histoires courtes et personnelles au lieu des traditionnelles histoires en feuilleton. Et c'est entre quelques épisodes de Satsuma, l'honneur de ses Samouraïs que naquirent sous le trait de Hiroshi Hirata plus de la moitié des histoires présentes. Je ne vous cacherai pas que la qualité globale des anecdotes est, comme dans nombre de recueils, inégale, mais dans l'ensemble elles forment une fresque bien sympathique.

Ces sept histoires nous font voyager à travers le temps, sans suivre de chronologie bien précise puisque l'on va et vient entre les époques. Ce changement perpétuel d'époque et de lieu amènera la plupart du temps à une introduction poussive, peu accrocheuse, car Hirata met un point d'honneur à nous décrire la localisation géographique, la période et le contexte, ce dernier ne disant pas grand chose au lecteur peu cultivé en Histoire japonaise (matière dans laquelle je ne demande qu'à progresser). Du coup, on se surprend parfois à revenir en arrière pour comparer les noms des protagonistes et la relation avec l'exposé historique introductif. Puis ça passe généralement bien, et l'histoire se met finalement en place.

Arrivé là, le plus dur est passé, et l'on peut alors profiter pleinement des différents thèmes que nous expose Hirata. Bien que le titre de ce recueil contienne la mention "et autres récits guerriers", il ne sera pas uniquement question de batailles sanglantes et honneur mal placé. Les thèmes relatifs à l'honneur et a seppuku seront évoqués, surtout lors des premières histoires, mais le traitement s'éloigne des clichés pour nous proposer une vision plus profonde de l'acte.

Il sera également question de politique, et bien entendu de manœuvres tordues afin de conquérir sans guerroyer un territoire. Quant à la dernière histoire, je ne vous en dirai pas davantage qu'un léger commentaire flamboyant et respirant le lyrisme spontané, hérité de ces poètes illustres dont l'écho retentissant de leur nom hante jusqu'à l'esprit tourmenté de n'importe quelle âme en souffrance désintéressée des plaisirs coupables de sa vie monotone ; bref, quitte à faire pâlir d'une envie jalouse les cadavres desséchés des plus grands génies au verbe virevoltant, il me faut notifier dans un acte sans retenue tout l'amour que je porte à cette dernière historiette : " putain je l'adore !".

Il y a donc une palette thématique assez conséquente. Malgré cette variété très appréciable, j'ai quelques reproches qui apparaitront désuets face à tant de qualités. En premier lieu, et je le souligne une fois de plus, les introductions, de par leur longueur, hachent le rythme. Second reproche, il m'aura parfois (rarement) été dans l'obligation de revenir en arrière pour saisir totalement l'histoire. Donc une narration pas toujours fluide. Et le dernier reproche ira quelquefois de pair avec le précédent, les personnages se ressemblent parfois trop.

En effet, j'ai eu du mal à distinguer les différents protagonistes, non pas à cause de visages calqués, mais parce qu'il m'a semblé que les personnages n'avaient pas toujours la même tête ! Mais surmonté ce détail, car les personnages sont suffisamment nommés pour que l'on suive correctement l'action, on pourra profiter du talent graphique d'Hirata. Une fois accoutumé à son encrage bien épais, on pourra tranquillement profiter du dynamisme du dessin et du soin du détail. On pourra ainsi, lors d'un cadrage éloigné, apprécier la finesse d'un trait qui sait se faire discret pour nous présenter de jolis arrières plans détaillés.

Ainsi, Hirata nous embarque pour un voyage à travers le Japon médiéval globalement réussi. La diversité des thèmes évite une redondance malvenue ; et lorsque le rythme vient à baisser, le trait dynamique vient prendre le relai au galop. Un recueil très sympathique, et un auteur à découvrir pour les lecteurs blasés des shonens.