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mercredi 11 avril 2012

L'Apollonide - souvenirs de la maison close


Hier soir le vieillissant maître de l'Olympe, accablé et fourbu par des millénaires d'acrobaties sexuelles à l'exotisme parfois peu avouable, a décidé de faire un break et d'observer comment de simples mortels s'y prenaient en ces temps modernes pour assouvir leur soif de plaisir turgescent. Non ce n'était pas du porno, il s'agissait de L'Apollonide - souvenirs de la maison close, qui brode le destin d''un bordel à cheval sur les XIXème et XXème siècles.


L'Apollonide est un bordel parisien, plutôt chic si l'on en croit les dehors chatoyants. On y trouve la tenancière (« Madame »), les filles de joie, les habitués, ceux de passage, et les apprenties luronnes. La vie n'est pas rose ; c'est un bordel après tout, et la vie de Madeleine, surnommée La Juive, deviendra plus sombre encore le jour où un client lui élargira le sourire à coups de scalpel, l'éloignant définitivement des clients. Mais L'Apollonide menace aussi de fermer, et les filles craignent d'être revendues dans des bordels miteux.

C'est l'avis du Pendu (autrement connu sous le pseudonyme de Laurent Kloetzer IRL) qui m'a attiré vers ce film. Outre la présence de magnifiques donzelles, il y faisait mention d'un cachet esthétique particulièrement remarquable. De la bonne chair fraîche made in nymphe combinée à un septième ciel artistique, voilà de quoi satisfaire mes aspirations érotiques les plus pures !
Et pourtant il me faut faire mentir l'adage, il arrive que les grands esprits disent verge. Ou se disent pute, comme vous le sentez. Il faut cependant reconnaître au film de Bertrand Bonello une touche authentique qui nous fait plonger dans ces temps trépassés. C'est visuellement réussi, ça flatte la rétine de tous les côtés. On croit volontiers à ce lupanar abondant en dorures et drapés soyeux de même qu'on croit volontiers ce mobilier robuste et élégant ; on s'imagine aisément ces costumes riches en tissus et les hommes qui s'y insèrent.
Mais j'ai moins cru au reste.
Je n'ai pas ressenti cette émotion artistique qu'on éprouve en présence d'un chef d'oeuvre malgré les tentatives répétées. Je n'ai pas été sensible aux tableaux tragiques de ces putains, présentées comme des beautés de langueur funestes et malheureuses, avachies lascivement sur leurs sofas. Elles transpirent l'abandon, le renoncement de la vie, et même ainsi, magnifiées par les parures et les tentatives de plans obsédants, ce n'est que du vide multicolore qui m'est apparu, soutenu par une musique anachronique (j'opte pour du rock) dont je n'ai pas compris l'utilité. Soit que les dispositions n'y étaient pas (c'est bien connu, on n'est pas toujours au top, serions-nous le maître de l'Olympe), soit que tout simplement cette torpeur dépressive n'avait pas de quoi m'émouvoir.

Les photos me donneraient presque envie de revoir mon jugement

Car en ce qui me concerne le film manque d'impact, de punch ; on a l'impression de voir évoluer devant nous des personnages résignés, vidés. Les rares moments spontanés ne sont pas suffisamment capturés pour en retranscrire tout l'arôme. Ce n'est pas un reproche imputable uniquement à L'Apollonide, mais plutôt à la majorité des films français qui me semblent incapables de saisir la vie dans toute sa splendeur, son immédiateté et sa diversité. Une telle attaque mérite une défense, alors sachez que je suis le genre de gars à avoir été ému devant L'Homme qui murmurait à l'oreille des cheveux, entre autres. Pour continuer sur ma lancée, aucun destin ne m'a ému, aucun personnage ne m'a touché ; toutes ces prostituées m'apparaissent interchangeables et fadement dépeintes. Certaines scènes sont pourtant choquantes, mais là encore, quand on essaie de lire dans les yeux ce sentiment d'épouvante, tout au plus aperçoit-on un masque rigide qui semble joué et non pas vécu. Le jeu d'acteur n'est pourtant pas à revoir car les actrices remplissent leur part du contrat ; on ne peut leur demander d'étoffer d'elles-même des personnages sans grande histoire. Bertrand Bonello semble avoir préféré la dimension visuelle en exhibant à outrance poitrines et chattes touffues. On trouve peu de raffinement et d'élégance dans ces scènes, elles suscitent plus de dégoût que d'admiration. Et c'est ici que j'ai été grandement déçu. Ces filles comme ces scènes sont vulgaires, non pas grossières dans le sens où elles utilisent des jurons, mais banales, nues, sans l'artifice pétulant qui rehausse tout ce qui peut l'être, sans même un supplément d'âme, sans une touche fantaisiste qui s'amuserait avec les ficelles de nos émotions. Non le tragique est dépeint tel quel, sérieusement, et seuls quelques rares instants parviennent à s'en détacher avec plus ou moins de bonheur, comme ces plans tardifs avec La Juive.

Et plutôt deux fois qu'une...

Et pourtant le constat n'est pas si noir qu'il en a l'air. Le film choque parfois, froidement comme la fatalité implacable dont il semble habité, mais choque tout de même. Évidemment par ce côté abrupt et inattendu qui tranche quelquefois avec le ton terne, mais aussi par l'approche des pratiques sexuelles des habitués. Si du côté des pratiques je fais preuve d'une assez grande ouverture d'esprit, c'est la manière de les présenter qui m'a surpris. La froideur qui les enrobe ne les auréole pas du plaisir libératoire ; au contraire on y voir une forme de perversion, parfois sadique, de la part de ces hommes. De même, les réactions atones des filles qui se trouvent au confluent de réactions contradictoires sont plutôt déstabilisantes.

Mais voici le mot : atonie.

samedi 17 septembre 2011

Orgueil et Préjugés - Jane Austen

Voici un livre qui, je l’aurais cru il a peu de temps, n’aurait jamais eu une chance d’atterrir sur les rayonnages poussiéreux de ma bibliothèque sacrée. Eh oui, malgré sa réputation, Orgueil et Préjugés n’est pas de ces livres qu’un homme puisse ouvrir spontanément après lecture du résumé comme vous le constaterez plus bas ; le fait même qu’il ait été écrit par une femme, Jane Austen, tant vantée par certaines parties de la gente féminine, achoppe sur la virilité d’un esprit phallocrate en mots mais pas en gestes. Et c’est pourtant la redondance, ces derniers temps, de la vision de cet ouvrage, qui aura eu raison d’une résistance passive.
Enfin tout ça pour dire que ce n’est pas de ma faute si j’ai lu un bouquin de bonnes femmes ;)



Mme Bennet est en émoi. Et pour cause, elle vient d’apprendre que la propriété voisine de Netherfield sera bientôt habitée par un riche jeune homme célibataire, une véritable aubaine pour cette mère de cinq filles, dont aucune n’est encore mariée. Parmi toutes les demoiselles de Meryton, Jane Bennet, l’aînée, aura la faveur de M. Bingley, l’acquéreur du domaine. Alors que ce dernier est tout à fait affable et fait preuve de la meilleure société, son acolyte M. Darcy se montre d’une austérité et d’une discourtoisie qui en font l’homme le plus détesté du coin, notamment aux yeux d’Elizabeth. La relation entre Jane et M. Bingley va bon train, offrant à Mme Bennet la certitude d’un mariage très proche. Et pourtant, Bingley disparait du jour au lendemain pour Londres, sans crier gare, en compagnie de ses soeurs et ses amis, laissant la mère et la fille en état de perplexité.

Cette soudaine déconvenue n’ôte pas de la tête de Mme Bennet l’espoir de marier ses filles, à n’importe quel prix ou presque puisqu’elle fustigera durement sa fille Elizabeth lorsque cette dernière refusera la main du successeur testamentaire de son père, M. Collins, un pasteur obséquieux à l’extrême ne jurant que par sa protectrice Lady Catherine.

Quant à Lydia et Kitty, ce sont les officiers de la ville qui les attirent. L’espoir de Lydia, d’une frivolité spectaculaire, est de se marier la première parmi toutes ses soeurs, et dans ses desseins matrimoniaux elle trouve l’appui inconditionnel de sa mère, au grand désespoir de M. Bennet.

Avec Orgueil et Préjugés, comme dans la majorité de ses autres ouvrages si je m’en réfère à la préface, Jane Austen nous dépeint la petite bourgeoisie de son époque, campagnarde en grande partie puisque nous évoluons la plupart du temps hors des agglomérations citadines. Les « experts » de l’auteur nous expliquent que cette restriction du milieu est due à sa faible imagination, mais surtout par son désir d’être réaliste. Et réaliste elle l’est en effet, on ne peut le nier. L’amateur de lyrisme et de grande épopée risque d’être déçu par le contenu du roman, on suit la vie de la famille Bennet, régie par la préoccupation maternelle de marier chacune des filles. Tout ceci aurait pu être bien éprouvant – pour moi et mes camarades du sexe turgescent je l’entends -, si Jane Austen n’avait pris la peine de présenter son milieu de manière satyrique. A l’exception des deux aînées, Jane et Elizabeth, les dames et demoiselles de noyau familial sont l’emblème d’une société matrimoniale poussée à l’extrême. La mère n’a d’autre raison de vivre que marier ses filles, élabore des plans pour arriver à ses fins, et pour elle tout mariage fait office de bonheur, même lorsque M. Collins, l’homme le plus ringard et le plus emmerdant qui puisse exister sur Terre, demande la main d’Elizabeth, l’antithèse même de cette société basée sur le mariage. Il demeure toutefois une exception, Marie, dont l’auteur se moque pour dénoncer les perroquets philosophiques dont les seules paroles viennent des livres et non de leur cervelle.

Cependant, si Jane Austen se moque de la petite bourgeoisie, elle n’en brosse pas un portrait acerbe. Au contraire, les motivations sont expliquées, les personnages fouillés, et c’est là que le réalisme du roman développe toute son ampleur, car il montre la nécessité pour bien des filles d’antan une soumission au système pour s’assurer une meilleure subsistance. Cette obligation prend forme dans l’héritage, interdit aux femmes, réservé aux hommes, afin de ne pas disperser le patrimoine familial. Pourtant certaines filles au caractère bien trempé refusent envers et contre tout quelque arrangement néfaste à leur bonheur ; c’est le cas d'Elizabeth Bennet, qui jamais ne cède à un mariage qu’elle estimerait contraire à sa vision du bonheur, allant jusqu’à mépriser sa meilleure amie qui, elle, cèdera. Elizabeth est l’incarnation même de ces femmes fortes que l’on ne peut acheter, que l’on doit gagner.

Mais son rôle est encore accru, il sert une mise en garde que les moralistes de l’époque tentaient d’enseigner, notamment aux jeunes filles, celle de la première impression. C’est d’ailleurs le titre que devait initialement porter l’ouvrage avant de subir quelques réajustements. En effet, les personnages de Darcy et Wickham illustrent tout à fait cette tendance au jugement immédiat, dont on ne peut se départir qu’en ayant une connaissance presque exhaustive de la personne. Les actions de l’un trouveront indirectement le contrepoint total chez l’autre ; c’est une dichotomie presque parfaite que représente ce couple ambivalent.

Quant à l’orgueil, qui forme la première partie du titre, il se retrouve dans le comportement de Darcy et d’Elizabeth, bien qu’il soit moins aisé de le découvrir chez cette dernière puisque c’est elle que nous suivons. Je préfère ne pas en dire plus au risque de spoiler honteusement certaines parties.

Passons maintenant aux réflexions personnelles. Il est un personnage que j’ai peu mentionné, M. Bennet, dont j’adore la répartie, et il compte pour les personnages que je regrette de ne pas avoir vu davantage. Sans aller jusqu’à louer son comportement envers sa femme pour autant. A l’opposé se disputent M. Collins et Lady Catherine, au savoir-vivre inexistant.

La découverte du roman est très plaisante, en raison de la légèreté du ton et du fait que l’amour n’est pratiquement pas évoqué (le sujet c’est le mariage, ça semble presque logique, et la véritable naissance de l’amour se fera sentir également dans le coeur du lecteur), mais une centaine de pages – sur 400 au total – arrivé au milieu a plombé ma lecture. La faute en incombe à la prose qui me semble trop datée, mais plus spécifiquement aux menus événements qui n’ont pas su captiver mon attention, et dont la plupart des dames sont en droit de raffoler mais qui pèsent généralement sur un esprit masculin. Et pourtant vous serez aux anges d’apprendre que je me suis surpris, lors de l’ultime centaine de pages, à glousser par moments comme une jouvencelle découvrant les prémices du désir lors de la bonne fortune des soeurs.

Oui, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je plaide coupable. Avec plaisir même.


 A lire aussi chez Isil

samedi 6 août 2011

Anna Karénine - Léon Tolstoï

Depuis quelques temps déjà, l’idée de m’initier à la littérature russe faisait son bonhomme de chemin, de plus en plus persistant, jusqu’à se concrétiser. Le choix s’est porté sur  Anna Karénine de Léon Tolstoï, un peu au hasard je l’avoue, mais surtout rebuté de prime abord par la longueur de La Guerre et la Paix du même auteur. Quoique Anna Karénine ne soit pas court non plus, ses 860 pages en petite police m’auront entrainé au cœur d'un marathon littéraire de trois semaines, sans interruption intempestive de quelque autre prétendant de ma pile à lire. Mais trêve de glorification, si j'ai résisté aux appels des sirènes, c'est avant tout que j'ai apprécié ce roman. Et bien que l'histoire dans laquelle nous entraîne Tolstoï soit digne d'intérêt, celle qui entoure sa conception mérite d'être ne serait-ce qu'évoquée.




Anna Karénine est un roman singulier, qui se situe à une période charnière de la vie de Tolstoï. Depuis toujours  il est hanté par deux pulsions dévorantes ; le poète et le prophète se disputent en son sein. Tour à tour, chaque partie prendra le dessus, provoquant chez l'auteur une répulsion pour son ouvrage ou bien un amour passionné. Tolstoï exècre et adore son travail selon les périodes, une lutte intérieure le déchire. Pour trouver la paix il s'abandonne dans les travaux physiques, qui, en l'épuisant, font taire ses pulsions antagonistes. L'achèvement d'Anna Karénine marque la fin de l'artiste ; après cela le prédicateur prendra le dessus, ne laissant ressurgir le poète que par brèves étincelles.

 

Ces deux penchants, joints aux disparitions de proches de Tolstoï, rendent la rédaction du roman des plus chaotiques ; les considérations philosophiques et religieuses le hantent de plus en plus, et, malgré le succès critique et populaire, il envisagera d'abandonner Anna Karénine pour se consacrer à ces occupations. Au départ cependant, la création du roman ne devait prendre qu'une quinzaine de jours, mais la durée s'est allongée pour ne voir sortir que la première partie à la fin de l'hiver 1873. Néanmoins, il s'est engagé à livrer la suite à un quotidien, Le Messager Russe, et se voit contraint de persévérer en dépit de la répulsion que lui inspire son ouvrage. C'est pourquoi il est surpris lorsque la critique accueille avec enthousiasme les premiers chapitres du roman, un engouement qui ne cessera de croître avec le temps. Pourtant le succès n'atteint pas Tolstoï, il y est indifférent. Le critique Strakhov, avec lequel il correspond, l'exhorte à continuer, car, quoiqu’il écrive, Strakhov y trouve « une extraordinaire fraicheur, une originalité absolue ». Néanmoins, la dernière partie, la huitième, ne sera pas publiée dans le quotidien, une divergence de point de vue sur la question slave qui aura pour conséquence de n'avoir accès à l'intégralité du roman que sous la forme du livre. A ce sujet, il faut noter que le manuscrit fut acheté pour 20.000 roubles, la plus forte somme jamais lâchée pour un livre à l'époque.

 

Mais si de nos jours on a du mal à reconnaître les raisons d'un tel succès, c'est qu'on oublie trop aisément qu'un ouvrage s'inscrit avant tout dans son époque. En effet, Anna Karénine est un portrait de la noblesse russe contemporaine de Tolstoï, vers la fin du règne d'Alexandre II, c'est à dire des années 1870. Cette fresque de la haute société passionne les intéressés, elle se sent épiée dans ses moindres détails et jugée. Car Léon n'est pas vraiment tendre avec son époque, bien que l'ouvrage ne soit en aucun cas assimilable à un pamphlet. Si l'on évolue dans les sociétés moscovites et pétersbourgeoises, c'est en compagnie d'aristocrates fictifs mais inspirés de modèles réels, et pour certains proches de l'auteur. Les notes de l'éditeur le confirment, il y a bien des relents autobiographiques dans ce roman. Serge Ivanovitch et Nicolas sont les frères de Tolstoï, et Lévine lui-même est l'incarnation sur papier de l'auteur. Son entourage en atteste, et les anecdotes livrées dans les notes incitent en ce sens également. Le personnage d'Anna Karénine même prendrait son origine dans un fait divers, et la rumeur veut que la fille aînée d'Alexandre Pouchkine – le poète qui a donné son envol à la grande littérature russe – ait prêté une partie de son caractère à la femme adultère.

 

Effectivement, Tolstoï fait du personnage d'Anna la femme adultère, en proie à tous les tourments. Au départ Anna Karénine est une femme heureuse, épouse fidèle et mère aimante. Mais un événement troublera sa vie. Stepane Arcadiévitch a trompé sa femme, Dolly, et celle-ci a des velléités de divorce, ou du moins d'éloignement. Pour conserver sa femme qu'il aime malgré tout, Stiva comme on le surnomme, fait appel à sa sœur Anna, appréciée de Dolly, pour la convaincre de rester. Durant son séjour dans la ville, Anna y fera la rencontre de Vronski, un jeune militaire en devenir faisant la court à Kitty, la plus jeune sœur de Dolly. Troublée par ce jeune homme fougueux, Anna décide de rentrer chez elle où, croit-elle, se niche son véritable bonheur. Mais de retour à Moscou, elle s'aperçoit que tout n'était que vernis et illusion, qu'elle n'aime pas son mari. Et malgré ses efforts, Anna sombrera dans l'adultère.

 

En parallèle, Lévine se retire à la campagne, loin de Kitty, qui a refusé sa demande en mariage pour se réserver à Vronski sous l'influence de sa mère. Éloigné de la ville, Lévine tente d'oublier l'amour et le mariage, et se consacre à ses travaux pour une Russie conquérante sur le plan agricole. Dans le même temps, il aspire au dénuement sans pour autant y arriver, essaie de comprendre le paysan russe, artisan majeur de l'agriculture selon lui. Obnubilé par ses occupations intellectuelles, il se croit délivré du souvenir de Kitty. C'était sans compter sur sa réapparition fugace, qui ranime ce sentiment qu’il croyait enfoui et les conduira tous deux à un mariage rempli de bonheur.

 

Après ce résumé on pourrait croire que j'ai honteusement spoilé la fin, que sur les 860 pages il ne reste plus rien à lire et que tout est dit sur l'ouvrage. Eh bien détrompez-vous, vous êtes dans l'erreur. Car sous des allures de roman d'amour, Anna Karénine est bien plus que cela. C'est une opposition entre liaison légale et amour illégal, une confrontation entre la femme mariée et la femme adultère. Les histoires de Kitty et d'Anna, narrées simultanément, sont pour Tolstoï une manière élégante d'exposer les conventions sociales régissant le bonheur. La critique est subtile, elle s'inscrit en creux dans les émotions des personnages, leurs doutes, leurs angoisses récurrentes. Tout concourt pour perdre Anna, l'exclure lentement de la « bonne » société, alors que l'amant, Vronski, n'est pas soumis à l'opprobre publique. En contrepoint se positionne le mari trompé, Alexis Alexandrovitch, un haut dignitaire du ministère. C'est un homme de faible volonté mais croyant, malmené par cette pensée, et qui tente d'appliquer sa foi à ce problème épineux, quitte à rester dans une situation floue pour préserver son honneur. Sur son époque en elle-même, Tolstoï disserte peu finalement, il expose, met à nu le comportement hypocrite de ses contemporains.

 

Lui préfère la campagne, les rapports francs et la vie sans artifices. Cette prise de position se révèlera surtout à la fin de sa vie, où il aspirera à vivre dans le dénuement. On retrouve cette même envie chez Lévine, qui s'épanouit à la campagne à la proximité des paysans. Ces derniers seront d'ailleurs présentés comme l'avenir de la Russie, la base de la nation, à ne pas négliger, et pour laquelle il faudra renoncer à l'industrialisation imminente qui ne lui est pas destinée. Le contact des ruraux inspirera à Lévine quelques réflexions sur les disparités selon l'appartenance à telle ou telle couche sociale. ; ses terres se transformeront alors en champ d'expérimentation, mais le problème viendra des paysans, méfiants envers les largesses des maîtres. Aux conditions précaires des campagnards est opposé le faste des villes, l'inutilité manifeste et reconnue in petto par les acteurs du gouvernement. Stepane Arcadiévitch représente le type du haut fonctionnaire d'État, dépensier et oisif, arrivé à son poste grâce à des relations conquises par son caractère courtois et engageant.

 

Des personnages il en foisonne, il serait impossible d'en exposer l'essentiel ici sans tomber dans une exégèse peu passionnante. Pourtant Tolstoï les fouille, les creuse d'une manière qui force l'admiration. Torturé ou pas, chacun fait montre d'un caractère élaboré. Rarement, ou plutôt jamais jusqu'à ce jour, je n'avais été confronté à des personnages si travaillés ; l'accent est mis sur l'humain de manière prodigieuse, sans jamais tomber dans l'outrancier. Pas de mélodrame, même épisodique, Tolstoï fait dans une sobriété qui affecte et émeut. Cette touche de retenue s'exprime dans sa plume, épurée mais d'une grande classe. La simplicité prédomine, son style fait mouche et ne tombe jamais dans l'emphase. Nul besoin de figures de style pour transmettre des émotions, un style limpide et une narration parfaite suffisent. Tolstoï démontre tout son talent dans des scènes touchantes, simples même, comme lors d'un bal, d'une partie de chasse, des labours à la campagne, dans la description d'un accouchement ou d'une scène d'agonie. Nombre de critiques confèreront à Anna Karérine le titre de premier roman russe, en raison des thèmes abordés. Strakov dira même que Tolstoï invente les sujets et les épuise aussitôt.

 

Mais avant de conclure, je tiens à vous éclairer un peu sur la conception de l'ouvrage. Le récit est structuré en courts chapitres, dépassant rarement la dizaine de pages, et durant lesquels Tolstoï s'attache peu aux contingences. Ainsi, une discussion mondaine sera promptement résumée pour se focaliser sur l'essentiel, une conversation sur le point de vue divergent d'invités, ou alors une traversée de la ville peu commentée pour arriver rapidement à destination. Ce dynamisme est accru par une « valse » des protagonistes, autour desquels nous naviguons tour à tour. En général, on passe de l'un à l'autre en quelques chapitres seulement.

 

Bref, et sans épiloguer plus longuement, Anna Karénine est à lire. En toute honnêteté, je n’aurais jamais cru être absorbé par un récit réaliste. L'ouvrage recèle de superbes scènes mémorables, de sujets poignants, et même si l'ultime partie, durant laquelle Lévine pérore sur le sens de la vie – témoin de la gravité de la crise intérieure -, m'a quelque peu ennuyé, le résultat est supérieur à toutes mes attentes. Tolstoï m'a conquis, et en attendant les prochaines vacances, le premier tome de La Guerre et la Paix trône d'ores et déjà sur mon étagère. Je ne serais pas surpris que la littérature russe s'invite prochainement et durablement sur ce blog, et la prochaine victime sera certainement Lolita de Nabokov.

 

 

 


 

En attendant, voici quelques extraits qui, je l'espère, vous donneront un avant-goût du talent de Tolstoï :

 

Stepane Arcadiévitch ne choisissait pas plus ses façons de penser que les formes de ses chapeaux ou de ses redingotes ; il les adoptait parce que c’étaient celles de tout le monde. Comme il vivait dans une société où une certaine activité intellectuelle est considérée comme l’apanage de l’âge mûr, les opinions lui étaient aussi nécessaires que les chapeaux.

 

Le ruban de velours noir qui retenait son médaillon lui ceignait le cou avec une grâce particulière. Vraiment le ruban était exquis ; Kitty, qui devant le miroir de sa chambre l’avait déjà trouvé parlant, lui sourit encore en le revoyant dans une des glaces de la salle de bal. Elle pouvait nourrir quelque anxiété sur le reste de la parure, mais rien sur ce velours, non, décidément, il n’y avait rien à redire. Elle sentait sur ses épaules et ses bras nus cette fraîcheur marmoréenne qu’elle aimait tant. Ses yeux brillaient, et la certitude qu’elle avait d’être charmante mettait à ses lèvres roses un sourire involontaire. 

 

S’il y a autant d’opinions que de têtes, il y a autant de façons d’aimer qu’il y a de cœurs.

 

Rien dans Anna ne rappelait la grande dame ni la mère de famille ; à voir la souplesse de ses mouvements, la fraîcheur de son visage, l’animation du regard et du sourire, on eut dit une jeune fille de vingt ans, n’était l’expression sérieuse, voire mélancolique de ses beaux yeux. Ce fut justement cette particularité qui séduisit Kitty : par-delà la franchise et la simplicité d’Anna, elle devinait tout un monde poétique, mystérieux, complexe, dont l’élévation lui paraissait inaccessible.

vendredi 29 juillet 2011

Les Trois Mousquetaires - Alexandre Dumas

C'est dans un quotidien parisien du XIXè, prénommé Le Siècle, et sous forme de feuilleton, que vit pour la première fois le jour Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. La même année, en 1844, les éditions Baudry proposèrent l'ouvrage dans sa totalité, permettant aux fortunés d'antan de goutter à l'onanisme littéraire grâce à la prose de Dumas.



D'Artagnan est Gascon et fils de seigneur. A 18 ans, il part direction la capitale muni d'une lettre de recommandation de la part de son part à destination de M. de Tréville, capitaine du corps des mousquetaires, garde personnelle et exclusive du Roi. Mais en chemin, il fait halte dans un petit bourg au nom de Meung qui va, mais il ne le sait pas encore, changer sa destinée. Arrivé à la capitale, il se présente devant M. de Tréville sans sa providentielle lettre qu'il a perdu à Meung lors d'une altercation. Allant au contraire des espoirs de d'Artagnan, le capitaine du corps des mousquetaires ne peut l'accepter dans son corps d'armée, ses états de service faisant défaut. C'est à ce moment là que d'Artagnan aperçoit son provocateur de Meung par la fenêtre. S'eclipsant sans crier gare du bureau de M. de Tréville, le jeune gascon se lance à la poursuite de l'inconnu. Par malchance il le perd de vue, tout en s'attirant à cause de sa poursuite vaine trois duels avec les mousquetaires Athos, Porthos et Aramis. Les duels étant officiellement prohibés, la rencontre se fait dans un lieu discret, où les compagnons seront dérangés par la milice cardinaliste. Ni une ni deux, d'Artagnan se joint aux côtés des mousquetaires qui sont en infériorité pour le combat.

De retour au bureau de Tréville, ce dernier le confie comme cadet à la compagnie de son beau-frère M. des Essarts. Du duel précédent, il naîtra une forte amitié entre les quatres hommes qui les conduiront dans de folles et périlleuses aventures.

Vieux bouquin que ces Trois Mousquetaires. Déjà plus de 150 ans et l'histoire n'a pas pris une ride, ou presque. C'est devenu un classique connu de tous, ou tout du moins par son nom. Mais paradoxalement, et bien que Les Trois Mousquetaires évoque invariablement les noms de d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, peu de gens savent qu'en réalité d'Artagnan n'est pas mousquetaire, tout du moins à la base. Le tir est maintenant rectifié et je peux me concentrer sur la cible de cet avis.

Ce qui surprend lorsque l'on lit les premières pages, c'est le style de Dumas. Le ton est résolument aux proses excessives et aux phrases longues, la plume est exquise et le style n'est certes pas vieillot malgré quelques termes aujourd'hui archaïques. Oui c'est beau, c'est riant, c'est dansant. Et on se retrouve bien vite happé par la prose langoureuse qui n'a de cesse de nous fournir de si onctueux échanges. Ces gentilhommes sont beaux, forts et ont de l'aplomb, mais en plus ils savent parler, font de la poésie en prose pour notre plus grand bonheur. Ils ne s'empressent pas, prennent leur temps et visitent les lieux, ce qui nous donne le loisir d'observer la scène de l'extrait présent. Dumas aime en effet s'attarder sur certains passages frivoles mais qui font tout le sel de l'oeuvre, ces petits à côté qui forgent au final la personnalité de l'oeuvre. Et bien que je soupçonne Dumas d'avoir volontairement rallongé son livre de cette manière (il était payé au mot ou à la ligne) je ne lui en tient absolument pas rigueur pour ce supposé appât du gain; mieux encore je l'en remercie pour m'avoir donné à lire ces délictueuses saynettes d'apparence banale mais profondément riches.

Le style est si doux qu'on en vient à le privilégier à l'histoire, à souhaiter que les personnages parlent sans discontinuer, quitte à sacrifier l'histoire et nous proposer de si beaux mots dans de si belles bouches. Mais non, il faut parfois en revenir à l'histoire, la faire avancer et créer alors un suspens susceptible d'alpaguer le chaland du XIXème, pauvre hère assoiffé de ripaille et de duels entre mousquetaires et cardinalistes. Alors la narration reprend son droit, et les dialogues sont délaissés pour un exposé à la langue certes toujours riche, mais à la linéarité malvenue et qui devient fade en comparaison des échanges doucereux. Eh oui, même Dumas peut tomber dans le piège de la linéarité. Et c'est là que son style en pâtit, car si les dialogues nous emmènent parfois au septième ciel, la narration nous fait retomber sur la terre ferme. Bien entendu le langage n'en pâtit point; mais c'est d'une affiction profonde que l'on souffre lors du voyage en Angleterre. Très linéaire et avare en dialogues, cet épisode d'une centaine de pages et cette formule viendront encrasser une copie pourtant proche de l'excellence. Ah dieux infâmes et démons pernicieux! Pourquoi permettre cet écart criminel qui, d'une oeuvre magistrale et magique en puissance, d'une histoire légendaire aux dialogues divins, se transforme par l'usure du temps en un récit seulement excellent qui ne rend qu'à moitié gloire à ce titre pharaonique? Là où les mots auraient pû être délivrance de l'âme et de l'esprit, cette lourdeur parfois excessive transforme la poésie prosaïque en chemin de croix que l'on ne peut par moments embrasser.