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mardi 13 mars 2012

Des Milliards de tapis de cheveux - Andreas Eschbach

La réputation de ce livre a beaucoup fait pour m'attirer. De la SF onirique selon certains, de la SF inhabituelle pour les autres, quoiqu'il en soit Des Milliards de tapis de cheveux semblait ne laisser personne indifférent. A la base un petit événement, puisque l'ouvrage d'Andreas Eschbach fut le premier recueil de SF germanique à s'expatrier de sa contrée après une décennie de claustration forcée.


Sur une lointaine planète est établie depuis des millénaires un culte étrange. Des tisseurs doivent, leur vie durant, constituer un tapis qui sera accroché dans le palais de l'Empereur. Mais attention, pas n'importe quel tapis, un tapis réalisé uniquement à l'aide de cheveux que les tisseurs collectent sur leur femme et leurs concubines. Chaque réalisation doit assurer les conditions de vie nécessaires à la génération suivante, qui accomplira le même rituel indéfiniment.

Pourtant un jour la nouvelle se répand que l'empereur est mort, assassiné par des rebelles. Ce que les tisseurs nient formellement en bloc, malgré leur isolement pratiquement complet du reste du monde.

Car on s'en étonne rapidement, la société des tisseurs est un monde rustre, peu avancé, où la civilisation semble avoir rebroussé chemin. La seule trace de technologie semble résider dans ces vaisseaux étrangers qui parcourent l'univers. C'est un monde livré à lui-même dans de rudes conditions, où la religion prédomine massivement sur l'éducation, facteur totalement négligé (voire même craint, puisque l'éducation offre une ouverture d'esprit). Cela vaudra d'ailleurs des ennuis au protagoniste de la première nouvelle, Abron, notamment lorsqu'il s'intéressera au Vent silencieux, ouvrage proclamant la mort de l'empereur. On retrouvera plus tard cette dénonciation d'un monde barbare enclin à mépriser les arts lorsqu'un joueur de flûte à trois sera pourchassé pour avoir déserté.


Mais si on s'intéresse aux tisseurs on ne se concentre pas que sur leur art, on gravite autour d'eux en découvrant leur réseau, leur mode de vie, les mentalités qui y ont cours. C'est d'ailleurs le discours principal de la première moitié des nouvelles, qui voient peu d'incursions étrangères. Puis quand enfin Eschbach nous transporte au cœur de l'empire on assiste à de nouveaux événements qui amplifient considérablement l'intérêt. On y découvre alors les dessous des rumeurs, et après un chapitre en apothéose nous reprenons l'exploration de la (ou les?) galaxie qui suscitera d'inévitables questions. Pourquoi s'égare-t-on par ici ? Pourquoi cet intermède ? Mais surtout pourquoi aussi peu d'action ? C'est en effet un des principaux reproches que l'on fera à l'ouvrage, et c'est la raison qui m'aura fait faire un break de six mois. Car m'étant arrêté juste avant ce que je considère comme le point d'orgue du bouquin, je n'y voyais alors aucun intérêt. Les personnages sont certainement le point faible de l'ouvrage. Bien que l'auteur mêle différents profils, ces derniers peinent à retenir l'attention (on notera au passage que les personnages exposent leur quête d'eux-même, qu'ils se cherchent. Serait-ce la part de l'auteur ?) ; leur mollesse va de concert avec le rythme langoureux de la narration.

Qu'il ne se passe pas grand chose n'est pas un problème en soi, je ne suis pas un inconditionnel de l'action et il y a bien d'autres choses intéressantes à côté. Le souci se pose lorsque l'auteur ne parvient pas à faire oublier ce fait. Et c'est dommage parce que l'univers d'Andreas Eschbach est intéressant à de multiples points de vue. Beaucoup ont noté les passages de descriptions 'oniriques', voire ''poétiques'', et c'est une chose extrêmement appréciable dans un genre que l'on réduit trop souvent à la simple mécanique grandiloquente de vaisseaux spatiaux (quoiqu'ici les carlingues intersidérales ne sont évoquées qu'à de rares moments), et s'il me faut reconnaître que certains passages rehaussent la qualité de l'ouvrage, je dois avouer n'avoir pas toujours été conquis (forcément, quand on passe après Hugo, Baudelaire ou Apollinaire, la tâche est rude, d'autant plus après traduction !). De même la description de l'empire, malgré sa brièveté, soulèvera certaines questions d'ordre éthique et philosophique.

Et pourtant, arrivée la fin on se dit que mine de rien Eschbach avait son idée bien en tête, que rien n'était dû au hasard. On regrettera pourtant certains passages qui pourront sembler inutile, le recours à l'intertextualité étant omniprésent dans le recueil. Certainement dans le soucis de tisser un canevas indéfectible, son tapis de cheveux personnel, l'auteur s'est échiné à mettre chaque élément en relation avec un aspect de l'histoire, quitte pour cela à dérouter le lecteur et l'immerger – sans le noyer – dans des faits parfois écartés du sujet, comme le récit sur la station spatiale, peu intéressant et cliché (voire même très stupide), mais dont la fin touche quand même la corde sensible du lecteur malgré la sensation de déjà vu.

Bref, Des Milliards de tapis de cheveux est un ouvrage discordant au sein du space opera. On lui reprochera avant tout sa mollesse intrinsèque, tant dans les personnages que dans le rythme. Peinant à retenir l'attention, cet ouvrage n'est pourtant pas dénué de qualités, et on retiendra surtout son angle d'attaque original qui tient à l'occasion un discours sur la nature humaine, mais qui interroge également sur les systèmes de gouvernance. Finalement on parcourt ce recueil comme on fait une randonnée : l'intérêt croît au bout d'un moment pour grimper en flèche, puis se casse la gueule sur la descente tandis que nous continuons, absorbés par la vitesse.


CITRIQ
A voir chez Lorkhan, Ryuuchan,Spooky, Calenwen, Tigger Lilly, Arutha

dimanche 30 octobre 2011

Dark City

Je suis tombé sur Dark City à moitié par hasard. Etant donné la maigreur de ma culture cinématographique version SF, je m’étais dit qu’il était grand temps de remédier à cela en me matant au moins quelques uns des classiques du genre. Une petite requête google plus tard, et me voici sur la page wikipédia donnant le classement OFCS des meilleurs longs métrages. Je jette quand même un oeil et je suis rassuré de voir de voir que j’en connais quelques uns dans le lot, et même que j’en ai vus. Un peu au hasard, je pioche dans la liste, et ce soir c’est Dark City, un choix loin d'être mauvais.




Une baignoire. Un homme, une goutte de sang sur le front. Amnésique. Allongé dans le bain. Une lampe au plafond qui balance sa lumière de manière inquiétante. Des fringues juste à côté. Et le téléphone sonne. Un inconnu au bout du fil raconte à cet homme qu’il est recherché, qu’ils le traquent. Et c’est le début de la fuite. Contre des inconnus au teint blême, d’inquiétants étrangers, et contre la police, notamment l’inspecteur Bumstead. Sans oublier sa femme, Emma, ni le docteur Schreber, qui semble en savoir pas mal sur toute cette affaire, mystérieuse, qui amène J. Murdoch à rechercher son passé dans une course contre les forces blêmes, ces inconnus qui ne reculent devant rien pour retrouver sa trace, qui possèdent le pouvoir d’harmoniser et qu’ils redoutent de trouver en lui. Quant à Murdoch qui court après son passé, il trouvera des réponses bien étonnantes.

Dark City happe le spectateur dès les premiers instants. Décors soignés, mise en scène aux petits oignons, on n’a aucun mal à s’immerger dans l’ambiance steampunk qui gardera toute sa saveur le long du film. Les bagnoles de la vie moderne se mêlent aux engrenages – discrets – des horloges omniprésentes ; l’architecture reprend les codes des années 30, inspiration identique pour son homologue vestimentaire. Et la bande son fait un boulot monstre, clairement, c’est une des réussites du film, préservant ce sentiment de mystère et d’angoisse jusqu’à la fin. Félicitons aussi les cameramen qui se donnent du mal pour nous placer au coeur de l’action, et il ne reste plus qu’à congratuler les acteurs. Je commencerai par Jennifer Connelly. Cette fille est sublime, incroyablement sublime, elle donne au personnage d’Emma une telle densité rien qu’avec un masque, une expression, qui confèrent à son personnage une force intérieure en proie à une angoisse sous-jacente, le tout baignant dans une certaine sensualité. Et le vert qui relève ses yeux lui va à ravir ! William Hurt, aux commandes de l’inspecteur Bumstead, n’est pas non plus à la traîne en matière d’élégance, il arbore la plupart du temps un costume trois pièces sobre mais efficace qui contribue à l’établissement de son personnage solitaire, dur, persévérant, mais humain et compréhensif. Quant à Rufus Sewell, il restitue aisément un John Murdoch amnésique et pommé, avec ses yeux écarquillés et son air paniqué. On n’a aucun mal à l’imaginer traqué par de mystérieux hommes à la blancheur cendrée.

Le scénario a le mérite de tenir la route. On a beau me chambrer dans mon entourage pour chercher la petite bête, ici je n’ai rien relevé de choquant, même en me harcelant de questions (étais-je donc trop fatigué ?). Avec son amorce somme toute classique – l’amnésique est devenu un attrape nigaud depuis le temps -, l’histoire parvient tout de même à nous emmener sur les traces d’une vérité insidieuse, qu’elle fait planer au fil du temps sur le film, laissant le spectateur élaborer ses propres déductions sur ce qui se trame en ville. Et bien qu’on parle de SF le fantastique n’est pas toujours loin, avec cette histoire d’harmonisation. Il est pourtant dommage que la fin soit à ce point conventionnelle, car peu d’éléments dans le film méritent d’être taxés tels quels. Effectivement, on tombe dans le piège de ce que j’appelle du Dragon Ball Z escalation, qui consiste à augmenter la puissance des combattants sans se soucier de leur intelligence : à bourriner et à faire dans la testostérone pure et dure en gros.

Finalement le film vaut plus par son ambiance et par son traitement à la manière d’un thriller que par son histoire à proprement parler. Si la trame demeure la plupart du temps intéressante et rendue aguichante par un suspens savamment distillé, on regrettera que l’idée sur laquelle repose la ville ne soit peu creusée plus profondément, de même qu’une fin à la hauteur du reste du film, qui avait su ménager de bonne surprises scénaristiques. Mais ne passez pas à côté de Dark City, encore plus si vous êtes amateur de SF, vous risqueriez de louper un très agréable moment.


Ah la la ! Irrésistible en chanteuse de jazz !

samedi 24 septembre 2011

Axiomatique - Greg Egan



Ah Greg Egan, depuis le temps que je voulais lire une de ses œuvres, et ce depuis qu’il fut le gagnant du prix du regretté Cafard Cosmique ! Voilà c’est enfin fait, et, comment dire, ce fut passionnant. Instructif. Eblouissant même à certains moments. Commençons.


La première nouvelle donne le ton avec une nouvelle qui surprend. Nous sommes dans la peau d’un missionnaire à la recherche de camés qui, lorsqu’ils consomment une certaine drogue, leur permet de faire s’entrechoquer des mondes parallèles à l’endroit même où ils se trouvent. Croyez-moi l’entrée en matière surprend, d’autant plus quand vous venez de vous taper une séance de sport et que les hormones vont font filer droit les mots et les pages, et que rien n’y personne ne peut empêcher votre regard de s’attacher à la signification profonde des mots qui défilent devant des yeux soumis au dictat d’un esprit empressé. On y comprend tout de même qu’il est question d’identité et d’intégrité, malgré les altérations possibles d’un univers à un autre. L’identité, un thème repris très souvent et de bien des manières par Egan, abondamment traité dans Axiomatique. Le sujet pourrait aussi se prêter à la seconde nouvelle, Lumière des événements, où l’on découvre un monde recevant des informations du futur, sans pour autant être capable de s’y rendre. L’information en provenance du futur étant relativement chère, chacun n’est autorisé qu’à recevoir une certaine somme de données, écrites, de leur vie future. Il doit à son tour faire de même, raconter les événements de sa vie pour le léguer à son soi du passé. Le procédé est soumis à validation. Ici Egan met en évidence le rôle du destin et de la fatalité, et dans un cadre plus général la manipulation consciente des médias dans nos sociétés modernes.

La troisième nouvelle, Eugène, est aussi riche d’instruction. Elle met en scène deux parents en train de choisir les attributs physique de leur rejeton, et le dilemme moral qui en résulte. Comme l’annonce le titre, c’est de l’eugénisme génétique qu’il est question, et bien évidemment Egan va loin, trop loin même à la fin. Mais peu importe, l’important est bien là ; on ressent toute l’horreur et le dépouillement de toute vie liée à l’eugénisme. Dans une autre veine, Egan nous emmène à la rencontre d’une âme vagabonde, changeant de corps comme de chemise à chaque fois qu’elle s’endort. Sous les dehors du Coffre-fort, se cache en réalité une réflexion profonde sur la formation de la personnalité en dehors d’un milieu stable, tout en mettant en exergue les capacités d’adaptation développées. La nouvelle aurait pu demeurer anecdotique sans le talent du conteur.

En apprenant à être moi, puis L’enlèvement, reviennent en orbite autour de l’identité, et plongent en profondeur dans les troubles abysses de l’Humanité, à la chasse de ces traits singuliers qui séparent l’Homme d’une simple machine de Turing. Le résultat est vertigineux, effrayant, dantesque, bref, Egan frappe fort. Dans ce marais ténébreux qu’est la définition profonde et singulière de l’homme, son caractère inaltérable et jusqu’à présent intranscriptible, Egan s’y fraye un chemin lent et sinueux, mais toujours ferme et appuyé, guidé par la flamme de sa plume.

La nouvelle la plus rafraichissante et inattendue est La Caresse. On y suit un flic bien entraîné qui, après avoir découvert un être hybride, mi-animal mi-humain, se trouve capturé par un milliardaire mégalomane. Outre les manipulations génétiques et la morale de tout ceci, il est en réalité question du rapport à l’Art. S’il est bien un domaine où je n’attendais pas un auteur de SF, c’est bien à ce niveau. D’autant plus que la réflexion s’applique essentiellement à l’art « visuel », c’est à dire la Peinture, mais aussi au Théâtre ou au Septième Art. La symbiose entre un figurant (au sens d’acteur ou modèle) et son rôle supposé dans l’œuvre, est d’une richesse admirable, elle montre comment l’art, ou illusion, et le réel se confrontent et s’entremêlent de manière inextricable, et d’un certain côté tout le travail nécessaire à la représentation d’un instant figé dans le temps, synergie de vies illusoires inventées par l’artiste et que celui-ci révèle au monde en une ultime gravure. Du Très Grand Art.

Sur la fin du recueil on trouve aussi quelques nouvelles marquantes, comme La Douve, où la xénophobie est évoquée, dont je me permets de citer un passage clairvoyant juste après la conclusion, mais également un artifice particulièrement monstrueux dans la nature de l’homme, voire de la vie, dont je ne sais si nous devons nous réjouir ou nous inquiéter à la mort. S’il existe, le débat fera certainement rage, et je serais bien curieux d’assister à son déroulement.

Sans compter que La morale et le virologue apparait peu après, et celle-ci glace encore plus les chairs. Qu’arrive-t-il lorsque extrémisme religieux et science se conjuguent ? Rien de bon semble-t-il. Ce texte éclate définitivement les doutes à propos de l’auteur, Greg Egan est le pire des salauds. Sa solution finale est la plus morbide, la plus écœurante et la plus abjecte que j’aie jamais entendue de ma vie, et je doute mais j’espère de tout coeur en entendre jamais une qui dépasse celle-ci en horreur. Mais plus répugnant encore est l’acte conclusif de l’extrémiste mis en scène, qui m’a véritablement donné un haut le cœur.

Sur une note plus intimiste, Egan nous livre deux textes attachants, P’tit Mignon et Plus près de toi. Le première montre l’amour impossible d’un humain pour un bébé artificiel à la durée de vie volontairement limitée, tout comme ses capacités cérébrales On ne peut manquer de se questionner sur le caractère obscène d’une vie artificiellement tronquée et modifiée pour satisfaire les besoins affectifs d’adultes incapables de trouver leur moitié pour procréer (mais n’ayant jamais été dans ce cas, et ne prévoyant pas de l’être pour un long moment, je ne me permets pas de jugement hâtif sur ces personnes). Quant à la seconde nouvelle, elle nous montre un couple avide de nouvelles expériences sur tout ce qui a trait au changement de corps, et ce jusqu’à la fusion de conscience. Toute une panoplie de procédés maltraitant d’après moi le corps et la conscience, sont ici mis en œuvre pour évoquer un problème bien plus universel, celui de l’amour, de la vie en couple.


D’une manière générale, j’ai plus qu’apprécié ce recueil. Relativement novice en hard-SF, je m’attendais à une liste monstrueuse de dispositifs rébarbatifs exposés sans grâce et au coeur même des intrigues. Bien au contraire, les mécanismes décrits sont aisément assimilables, tant que le novice se contente parfois de renoncer à assimiler la totalité du mécanisme pour apprécier seulement ses effets. C’est le cas par exemple de la machine à recueillir le futur, ou encore du dôme, issu d’une nouvelle moins marquante. Bref, n’importe qui peut lire Egan, qu’il soit chevronné en physique chimie, ou un type ayant oublié ses cours sur les bancs du lycée. Vous n’avez aucune excuse pour ne pas découvrir cet auteur (quant à l’aimer c’est autre chose, mais lisez le bon dieu !).

Sur la structure même de ses textes, il est intéressant de voir qu’Egan mélange souvent les thèmes. Il est très rare de lire une nouvelle axée sur un sujet unique. Et c’est cette composition qui rend les histoires plus profondes et passionnantes. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que tout ça va trop vite, qu’une nouvelle c’est court pour cet auteur, et ce malgré la pertinence toujours présente des thématiques. Je vais me montrer difficile, mais pour une digestion optimale j’aurais préféré que le récit se calme un peu à certains moment, pour me laisser respirer. Mais c’est réfuter l’essence même de la nouvelle que contester sa brièveté, alors je fermerai ma gueule et je dirai simplement que j’ai hâte de me lire le roman du sieur Egan, La Cité des permutants. Ah oui, j’allais oublier, Egan écrit vachement bien, c’est un régal de le lire, même après un pavé lyrique de Hugo.

Un dernier mot avant de vous libérer du tourbillon de mon clavier. Le thème des implants neuraux, celui qui au départ me passionnait le plus, s’est révélé au final moins intéressant que ce que j’attendais. C’est pourtant ce que j’estime le plus proche de nous au milieu de toutes les ingéniosités qui parsèment le recueil.



Extrait de La Douve :
Tu penses pouvoir élever une clôture autour de ce pays et oublier tout simplement ce qui se trouve à l’extérieur ? Dessiner une frontière artificielle sur une carte et prétendre que les gens de l’intérieur comptent, et que ceux de l’extérieur ne valent rien ?

A lire aussi chez Traqueur Stellaire, Les Singes de l'Espace, Julien Naufragé Volontaire, Valunivers, Anudar, Gromovar et Cachou

mardi 20 septembre 2011

La Huitième couleur - Terry Pratchett

Pratchett, tout le monde ou presque connaît ; sa série du Disque-Monde est l'une des sagas de fantasy contemporaine les plus connues. On peut même lire en préambule de l'édition poche que l'homme est le meilleur humoriste britannique de sa génération. Forcément, précédée d'une telle réputation, le récalcitrant modéré à la fantasy que je suis achève d'être convaincu et s'empresse d'aller vérifier les dires du peuple et des éditeurs.

Ankh Morpork, la double-cité dont toutes les autres ne sont que de pâles copies réduites, est menacée par un terrible fléau. Ce péril, voyez-vous, est de la pire espèce qui soit. Car en ville, il y a peu, est arrivé un touriste. Deuxfleur, tel qu'il se nomme, attise la convoitise de brigands en tous genres en raison de son or, tandis que le gardien de sa fortune, un coffre sur pattes, aiguise quant à lui la curiosité des passants et les moignons de ceux qui le sont trop. Ayant rencontré Rincevent, un mage à la destinée peu flatteuse, les deux compère tomberont de Charybde en Scylla dans un monde aux surprises variées.
 
On me l'avait dit, ce premier tome n'est pas des plus réussis. Et pourtant il n'est pas déplaisant. Ayant lu quelques années en arrière Pieds d'argile, qui ne m'avait guère ébloui, je m'attendais à explorer Ankh-Morpork davantage. Car rapidement on s'éloigne de la double-cité, on la fuit de plus en plus dans un mouvement qui semble être soumis à la force centrifuge du Disque. On sent que le but véritable de Pratchett, dissimilé par cette pseudo-trame de partie entre dieux, est bien plus la mise en place de son univers que la narration d'une histoire déterminée. La structure même du roman incite en ce sens, la division s'effectue non pas en chapitres mais en parties, durant lesquelles nous sont contées les péripéties des « glorieux » aventuriers. Certes on voit du pays, on se balade dans des contrées exotiques, mais en l'absence de véritable justification scénaristique l'ennui s'invite dans la partie. Il manque une liaison entre les différents épisodes pour garantir le suspens indissociable de cette fuite en avant dans les pages. En revanche, les ressorts ayant trait à la Mort sont la plupart du temps plutôt astucieux.
 
Quant à l'humour so british qui saupoudre généreusement le livre, il parvient à faire mouche. En réalité on trouve peu de raisons de s'esclaffer à chaque coin de page, bien qu'il me soit arrivé par moments d'éclater de rire ; non, c'est plutôt le ton badin de l'histoire, léger, relevé de quelques épices hilarantes qui donne son cachet à l'ouvrage. Personnellement je n'ai pas entièrement adhéré. Difficile dans certaines circonstances tragiques de trembler pour le héros alors que tout indique qu'il va s'en sortir. Les passages que j'ai préférés sont les trop brefs moments passés en compagnie des assassins et des voleurs, où l'humour se lie parfaitement au dramatique. Autrement, les scènes d'action sont très prenantes.
 
Mais revenons sur nos deux héros (prononcez la liaison du « x »), Rincevent et Deuxfleurs. Très honnêtement, j'ai eu du mal à m'identifier à l'un des deux. Si la légèreté exagérée de Deuxfleur fait souvent sourire, il arrive un moment où elle en devient importune. La caricature du touriste avide de tout-voir-tout-visiter-tout-photographier commence à agacer lorsqu'un monstre tentaculaire jaillit devant eux. Entre autres. La couardise du mage se montre quant à elle plus intéressante, l'auteur sait en jouer avec parcimonie et à bon escient pour produire des situations comiques mais néanmoins attachantes. Il est cependant dommage d'avoir affaire à un mage incapable de lancer un sort, à moins de mettre l'univers en péril.
 
Enfin bref, c'est pour moi une introduction en demi-teinte. Si Pratchett propose un postulat intéressant – un mage totalement naze et un touriste complètement insouciant -, il oublie de servir une histoire cohérente du début à la fin, le milieu ressemblant à un bouche-trou révélateur de son monde. Le choix des héros n'est pas non plus anodin ; un protagoniste avec davantage de caractère aurait pu relever le récit. Mais saluons tout de même le choix audacieux de l'auteur qui assume jusqu'au bout sa parodie en proposant des personnages hors-normes. On s'interroge tout de même sur la place centrale qui leur est accordée : peut-être auraient-ils du rester en retrait pour se faire apprécier à leur juste valeur ?

mardi 23 août 2011

Ceux qui nous veulent du bien - Collectif La Volte

Pour ma première participation à l’opération Masse Critique, j’ai eu le plaisir de recevoir Ceux qui nous veulent du bien. Je remercie à cet effet Babelio et les éditions La Volte pour m’avoir permis de découvrir ce bouquin sur lequel je lorgnais depuis son annonce même. Sous la couverture bizarre, sous ces motifs évoquant le silicium technologique, se trouvent 17 nouvelles rapportées d’un futur bien géré. Et comme toujours en pareil cas, tous les récits ne se valent pas.


L’ouvrage s’ouvre sur la préface de Dominique Guibert, secrétaire général des Droits de l’homme, qui nous rappelle succinctement les dérives sécuritaires et technologiques pour un meilleur bien-être. C’est donc avec Thomas Day qu’on rentre dans le propos. Son récit nous raconte l’histoire d’une jeune fille dotée de pouvoirs technologiques, subséquemment poursuivie par les gouvernements. Comme parade, elle utilise les armes de l’ennemi. Le style très sec, le récit à l’allure de résumé et le propos sous-jacent ne parviennent pas vraiment à convaincre. De suite après c’est Stéphane Beauverger qui prend le relais avec Satisfecit. Ecrit à la première personne, comme la majorité des autres nouvelles, le texte nous plonge dans un monde où plus personne n’a rien à cacher ; la virturapie prévient les comportements déviants en les « absorbant ». La forme du thriller, retenue pour la circonstance, se montre efficace, et l’on sent une certaine influence qu’il convient de dissimuler pour ne rien dévoiler de préjudiciable.
 
De Bernard Camus, Les événements sont potentiellement inscrits et non modifiables fait figure d’interlude. Une confrontation entre les buts avoués et les objectifs recherchés dont la presse se fait l’écho. On enchaîne avec Spam, de Jacques Mucchielli, certainement le meilleur texte de l’anthologie. On y suit un ancien soldat, désormais SDF, infecté par les messages publicitaires. Le propos est non seulement captivant, mais le style dynamique de l’auteur assure à son héros un charisme certain. Juste après, Camille Leboulanger, jeune auteur de 19 ans, propose un texte de jeunesse écrit il y de cela deux ans. On y découvre la réaction hostile d'un vieil homme face à la montée des méthodes de rajeunissement. Le texte déçoit en regard des arguments opposés.
 
Avec Ayerdhal et Paysage urbain, on s’éloigne des critiques gouvernementales pour venir attaquer de front l’agencement urbain. La thématique inattendue son traitement se révèle fort instructive ; Ayerdhal nous expose les implications sociales issues d’un réaménagement citadin à l’occasion de la présentation d’un projet de ce genre aux conseillers municipaux. On enchaine avec Jérôme Olinon et Regards, qui défend ici l’immigration et l’homophobie. Assez banale, la nouvelle se lit néanmoins sans déplaisir, même si l’on peut se perdre dans certains fragments déchronologiques de la narration.
 
Gulzar Joby se montre plus inspiré que son prédécesseur avec Remplaçants. Il met en scène une bande de gamins des quartiers riches désireux d’explorer les banlieues. Pour cela, ils engagent des remplaçants chargés de revêtir leurs oripeaux bardés de quincaillerie technologique, et de suivre le planning prévu. Simultanément émouvante et angoissante, l’auteur revoie avec efficacité le coup classique de l’enfant privé de liberté. Il ne sera pas compliqué pour les adolescents ou jeunes adultes de s’identifier à ces riches prisonniers.
 
On embraye avec Eric Holstein et sa nouvelle au titre (et au contenu) parodique, Ghost in a supermarket, qui nous envoie à la traque d’un fantôme électronique ne se laissant pas aisément identifier, au grand dam d’une compagnie de flicage numérique. Malgré une plume détendue, le texte manque de punch, et la chute ne parvient pas à éclaircir la trame. On s’enfonce encore dans la déception avec Trajectoires, de Danel. La nouvelle aurait pu être un plagiat de Minority Report si l’auteur n’avait pris soin d’inclure d’autres clichés avec leurs gros sabots. Sans conteste le texte le plus faible de l’anthologie, mais malheureusement pas le plus court.
 
Matéo Prune relève (un peu) le niveau avec Sauver ce qui peut l’être. Sans être formidable, la nouvelle nous décrit un monde où le droit au secret n’est plus respecté, où chacun et surtout son conjoint se doit de connaître les moindres aspects de la vie de l’autre, jusqu’à disposer d’une mémoire numérique.
 
Puis Alain Damasio fait son entrée et se démarque clairement des autres textes avec Anna et la Harpe. Ceux qui ont lu La Zone du Dehors ne seront pas étonnés de voir l’auteur prêcher pour une émancipation vis-à-vis du technococon dans lequel nous évoluons. D’un style plus « calme » que ses romans antérieurs, le clavier de l’écrivain ne s’en montre pas moins agréable et immersif.
 
Au tour de Sébastien Cevey d’exercer son talent avec Des myriades d’arphydes, qui parle d’un geek  –qui tord volontairement le cou aux idées reçues – luttant pour un meilleur respect de sa vie privée. Si le propos et le déroulement sont dignes d’intérêt, j’ai été frustré que l’auteur ne prenne pas plus le temps de poser son histoire, on le sent restreint par le format au vu de certaines situations un peu embrouillées, tout comme le héros pas toujours clairement positionné.
 
Puis Paul Beorn s’attaque au contrôle du corps avec Vieux salopard, à travers un nouvel employé manipulé par une puce qu’il s’est vu implanter. Sans surprise, le constat est assez effrayant, de même que la chute. Philippe Curval prend la relève avec Un spam de trop, un texte assez effrayant sur la collecte d’informations privées. Afin de se retrancher dans l’anonymat complet, un journaliste plaque tout du jour au lendemain pour aller cultiver des légumes dans un coin paumé. Là encore, on assiste à l’impuissance du protagoniste. Pour clore l’anthologie, Jeff Noon nous propose un texte court mais intriguant, aux consonances poétiques et entêtantes.
 
Au final, cette anthologie se montre assez pléthorique en terme de sujet abordés : vie privée, rapport à la technologie, déviances, contrôle mental, gestion des masses, flicage permanent ou encore  surveillance « préventive » sont de la partie. On regrettera seulement le traitement inégal qu’il est fait de ces sujets. Malgré tout, Ceux qui nous veulent du bien se révèle être une bonne piqure de rappel vis-à-vis des dangers qui nous guettent.

dimanche 21 août 2011

Le Monde inverti - Christopher Priest

Jusqu’ici je n’avais pas encore lu Christopher Priest ni son Monde inverti ; un tort certain désormais réparé au vu du talent de Priest à incorporer des concepts mathématiques à ses histoires, du moins ici.


La crèche ne sera bientôt plus qu’un simple souvenir pour Helward, il a atteint l’âge de mille kilomètres. Pour devenir membre à part entière de la guilde du Futur, il doit avant tout faire son apprentissage dans les autres guildes de la ville. Cependant Helward apparaît comme un privilégié aux yeux de Victoria, sa fiancée, consciente des droits qui lui sont refusés. En effet, seuls les membres des guildes peuvent explorer l’extérieur de la ville, cité en perpétuelle mouvance. Pour en comprendre la raison d’être, Helward ne pourra compter que sur lui-même, percer par lui-même la nature de son monde.
 
Le roman pourrait se présenter de prime abord comme un roman initiatique, où l’on suivrait l’évolution d’Helward depuis sa sortie de la crèche jusqu’à son accession au titre de membre de la guilde du futur. C’est un peu l’impression qui prédomine lors des cent premières pages, qui exposent tout ce monde étrange de la cité. Nous sommes alors comme Helward, essayant de comprendre ce monde qu’on le laisse découvrir plus qu’on ne le lui explique. Son affectation à la pose des rails de la ville suscitera bien des questions chez lui comme chez le lecteur, on s’interroge sur la raison impérieuse qui pousse la cité à se mouvoir sans cesse et sur cette énigme qu’est l’optimum. Il n’est pas le seul à s’interroger, les habitants de la cité, en dépit du secret qui règne sur l’extérieur, constatent ce déplacement perpétuel. Victoria, la femme d’Helward, incarne ainsi cette population intriguée et frustrée de se voir maintenue dans l’ignorance. Le parallèle avec le secret d’état et sa nécessité transparait également, sans que soit vraiment creusé le sujet. Sa levée s’effectue par la force des événements, Priest évite ainsi de trop disserter sur son bienfondé, malgré la défense qu’en prend Helward. Il se dégage ainsi du récit une légère dimension sociologique, et les bouleversements des rapports de force sont également traités avec parcimonie.
 
L’univers se dévoile évidemment au fur et à mesure, mais on ne peut qu’être fasciné par les explications de Priest au sujet de ce monde inverti qui nous est présenté, au postulat incongru mais pensé dans ses moindres détails. J’étais loin d’imaginer avec autant de facilité que l’auteur ce qu’il nous réservait, et j’optais beaucoup plus pour une explication imagée de l’effet Doppler ou encore du Big Bang, ce qui s’avéra totalement erroné. Non, vous serez surpris quoiqu’il advienne, tout simplement parce que Le Monde inverti n’est pas l’illustration d’une quelconque théorie, mais bien une création originale. On se doute cependant qu’il se cache derrière tout ceci la perception de la réalité, quelques maigres indices le laissent supposer. La fin semble cependant faire débat, quelques uns trouvant qu’elle repousse d’un revers de manche les questions posées, Priest n’assumant pas entièrement la trame développée et souhaitant s’en débarrasser d’un revers de manche ; je trouve au contraire que la reconnexion s’effectue logiquement, en raison des indices évoqués. On discerne même une morale, certes légère, mais qui s’inscrit naturellement et dans un cadre plus général que celui du roman.
 
Si le concept de base et son développement sont assez bien trouvés, je reproche cependant à Priest de trainer parfois en longueur, ou de ne pas explorer un peu plus ses personnages et les relations de pouvoir ; j’aurais aimé en découvrir encore plus sur la ville et ses mœurs. Mais bon, je suis un éternel insatisfait, et le concept est tout simplement génial en dépit d’une ou deux notions de physique qui m’auront contraint à m’accrocher un peu au moment des explications jouissives (oui, je commence à rouiller dans le domaine).
 
 
A voir aussi chez Alice, Guillaume, Efelle.

samedi 20 août 2011

Le Maître du Haut Château - Philip K. Dick

Je continue à rattraper mon retard sur Philip Dick avec un autre de ses livres à succès, Le Maître du Haut Château. J’ai eu l’insigne audace de baser mon choix sur la réputation du roman, sans m’intéresser grandement à son contenu, ni même de prendre la peine de zieuter le quatrième de couverture, et c’est pourquoi j’ai eu la surprise d’aborder une uchronie au lieu des divagations palpitantes entre les couches de réalité. Je pense bien que c’est le premier ouvrage du genre que je lis, toujours est-il que conjecturer sur les aléas de l’orientation de l’Histoire me parait être une tâche inutile. Mais il est bien connu que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et c’est pourquoi mon jugement se voit légèrement infléchi au sortir de ma lecture.

 
Les Alliés ont perdu la Seconde Guerre Mondiale, ce sont les japonais et les nazis qui émergent en tant que grands vainqueurs. Le monde est désormais bipolaire, de même que les Etats-Unis, occupés à l’Est par les nazis et à l’Ouest par les Japonais. En territoire nippon la situation est revenue à la normale, la paix et la prospérité règnent de nouveau. Un des apports majeurs des conquérants aux Etats-Unis est le Yi-King, livre cinq fois millénaire qui contenant la sagesse des anciens. Leur passion pour l’art américain du passé se développe également, permettant à des marchands comme Robert Childan d’en faire profession. Mais les faussaires ont eux aussi saisi leur chance, ils se mettent à envahir discrètement ce marché lucratif auquel certaines entreprises participent. C’est le cas de Frank Frink, qui se voit contraint du jour au lendemain de se lancer dans sa propre affaire de bijouterie en compagnie d’un collègue de travail (Dick a, pendant un temps, assisté sa femme qui tenait une bijouterie). Cependant, son statut de juif ne le met pas à l’abri des rafles nazies, en dépit de sa domiciliation en territoire nippon.
 
Cela préoccupe parfois sa femme, Juliana, qui ne peut toutefois rien y faire puisqu’elle-même est partie vivre recluse dans une lointaine bourgade. Il y rencontrera Joe, un ancien combattant italien, qui l’emmènera voyager jusqu’à Denver et l’amener devant l’homme du haut château, l’écrivain d’un livre interdit relatant la défaite de l’Axe et imaginant ses conséquences. Et puis il y a Mr Tagomi, directeur d’une des missions commerciales japonaises, confronté à cet énigmatique Mr Baynes qui attend dans l’impatience l’arrivée d’une tierce personne.
 
Si le résumé vous apparait confus c’est logique : Dick a construit ici un ouvrage très décousu du point de vue de la narration, chaque personnage vit sa vie sans dépendre des autres ; leurs destins ne se mêleront pas,  même lorsqu’on s’attend à une bifurcation du récit qui les réunirait. On alterne donc énormément entre les lieux et les situations, mais les multiples césures ne dérangent point. Loin de déranger, la multiplication des histoires permet à Dick d’élaborer posément son uchronie, de la rendre vivante et d’expliquer les contours de ce monde. Il expose avec assurance les déviances survenues et leurs conséquences, sans jamais noyer le lecteur sous une avalanche d’informations. On apprend ainsi la rivalité entre les deux blocs vainqueurs, qui n’est pas sans rappeler la situation d’après-guerre (le roman a été écrit en 1962), à la différence près que l’écart technologique est ici plus flagrant ; les nazis ont débuté la colonisation spatiale, tandis que les japonais n’ont pas encore acquit les méthodes idoines.
 
Dick nous renvoie à la réalité d’une manière encore plus subtile, par le truchement d’un livre prohibé en territoire nazi, La Sauterelle pèse lourd,  une uchronie qui relate une situation géopolitique bien plus proche de la nôtre. Cette mise en abyme magistrale permet à l’auteur de disserter sur le statut de l’uchronie, subtilement, éclairant son œuvre et ses motivations par le biais de l’écrivain fictif, auquel on se retrouve confronté à la fin, et qui nous enjoint à relire plus attentivement ces 300 pages. Car si Philip Dick remodèle le monde, c’est pour parler plus librement du sien, du « réel », si tant est qu’un terme tel que celui-ci soit applicable dans sa globalité à cet écrivain. Le Maître du Haut Château, en s’intéressant à la personne de Robert Childan, acquiert par moments une dimension sociologique. On constate en effet les conséquences de l’occupation japonaise sur le sol américain, l’importation de certaines coutumes et le ressenti des américains envers ces envahisseurs.
 
C’est pourquoi le Yi-King, le livre millénaire auquel se réfère pratiquement tout un chacun, est si souvent évoqué. Ce n’est pas seulement une victoire militaire, c’est aussi une invasion culturelle, où chacun, américain de souche ou émigré européen, s’en remet aux « préceptes des anciens » en territoire nippon. Le tao sera également la porte d’entrée d’un discours sur l’art contemporain, ce qu’il est et ce qu’il apporte.
 
On notera également un discours très peu manichéen, en général relevé,  en provenance des nazis ou de leurs défenseurs. Il semble cependant que l’ouvrage mérite une relecture, Dick spécifiant, comme je l’ai dit juste au-dessus, que son ouvrage s’inscrit dans son temps.
 
  C’est donc un ouvrage diablement intelligent que nous livre Philip Dick, d’une rare subtilité, et récompensé par le prestigieux prix Hugo en 1963. Néanmoins la plus grande partie de l’ouvrage n’a pas réussi à m’intéresser totalement, la critique envers les nazis n’étant pas ma tasse de thé. Il est donc probable que j’aie loupé quelques morceaux du début, ce qu’une relecture future m’offrira la possibilité de rectifier.

De l’autre côté du miroir - Lewis Carroll

Après  Alice au pays des merveilles, je récidive dans ma découverte de l’œuvre de Lewis Carroll avec De l’autre côté du miroir, suite officieuse de son aîné, éclipsée de manière tout aussi injuste par ce même aîné en regard de sa qualité. En effet, il est à noter que si personne ou presque n’ignore l’existence d’Alice au pays des merveilles, peu de monde en revanche est au fait de l’existence de sa suite, ne serait-ce que de nom. Et c’est bien dommage car, autant l’avouer d’entrée, j’ai préféré De l’autre côté du miroir aux premières aventures de l’héroïne.

Lors d’une après-midi ennuyeuse, Alice se met à rêver d’un autre monde qui se trouverait de l’autre côté du miroir du salon. Tandis qu’elle se perd en conjectures sur ce monde étranger, le miroir se transforme en brume, lui permettant de franchir allègrement la frontière. Une vue d’ensemble lui permettra de découvrir la nature de cet univers, un échiquier géant composé de cases de terrain sur lequel se déroule une partie d’échecs. Avec l’approbation de la Reine Rouge, Alice prendra part à la dite partie, incarnant par là même un pion chargé d’atteindre l’ultime case de sa colonne, accédant ainsi au couronnement. Cependant le périple ne sera pas de tout repos, Alice sera confrontée aux bizarreries de cet univers loufoque dont les règles lui échappent définitivement.
 
Une fois encore, tout est prétexte à Lewis Carroll pour donner libre cours à son imagination ; le postulat n’est qu’une vague excuse pour nous emmener à la découverte de ce monde farfelu où la logique déraille. On sera dès lors confronté à moult phénomènes défiant le bon sens, comme des fleurs qui parlent, des articles de magasin qui s’enfuient ou encore un œuf gigantesque, et la liste est loin d’être exhaustive ; ceci n’est qu’un vulgaire catalogue réduit du non-sens mirliflore qui s’étale dans ce livre. De cet absurde souffle un vent de fraîcheur réconfortant, les trouvailles sont si simples qu’elles nous enveloppent dans un cocon enfantin et naïf qu’on ne quitte qu’au réveil d’Alice.
 
Le personnage d’Alice évolue également. Si l’on retrouve la gamine du volet précédent, elle semble avoir (très) légèrement mûri tout en conservant son âme d’enfant. Ce changement semble trahir avant tout le comportement de la muse de Carroll, qui, ne l’oublions pas, a grandi entre les aventures du pays des merveilles et celles-ci. Elle expérimente ainsi la frustration, à de nombreuses reprises, et ne réagit plus si sottement qu’auparavant, ce qui ne manquera pas d’en réconforter plus d’un. Le personnage d’Alice est aussi une invitation à la rêverie, à l’exploration de territoires inconnus, c’est d’elle que naît le désir d’évasion, c’est elle qui insistera pour continuer ce voyage absurde en dépit des obstacles. Dès l’entame, avant même de traverser le miroir, on voit Alice inventer des histoires abracadabrantes en compagnie de ses chats, l’enfant est le siège de la rêverie et, contrairement à ce qu’opposera plus tard la Reine Rouge, les enfants ne sont pas faits pour « raconter des choses » [sensées], ce livre en est bien la preuve.
 
Du côté formel, on trouvera quelques situations fortement cocasses et dénuées du moindre sens, et l’humour percutant se joue avec brio de la langue anglaise (soulignons à cet effet le travail sur la traduction française, obligée de réinventer certains passages pour coller à l’humour carrollien). On rencontrera beaucoup de monde en chemin, de manière toujours effrénée il arrive que l’on passe littéralement sans transition d’une scène à une autre, Alice se retrouvant de manière inconnue à un endroit différent. Les poèmes et les chants sont également de la partie, mais se montrent moins envahissants que dans l’opus précédent, ce qui n’est pas sans effet sur mon ressenti global, bien que ces derniers m’apparaissent plus sympathiques.
 
Somme toute, c’est un excellent conte que voici. Plus enchanteur que son aîné d’après moi, c’est incontestablement un livre à côté duquel ne pas passer, d’autant plus que le récit est, là encore, (trop) rapidement expédié.

vendredi 19 août 2011

Mission to Mars

La boisson c’est mal, les amis, ce vice peut vous pousser à commettre des actes d’une stupidité insensée, comme insérer la galette de Mission to Mars dans votre lecteur DVD en y recherchant un moyen de combler vos lacunes en matière de SF, de même qu’un divertissement sympathique. C’est vrai, j’étais en quête d’un film grand public, pas prise de tête mais pas neuneu non plus, et voilà que j’exhume le boitier de ce film et que l’idée parait bonne. Sur le moment.



Nous sommes en 2020. La première expédition scientifique habitée à destination de Mars est sur le point de partir. Quatre membres seulement composent l’équipage. Une fois sur Mars, ils déclencheront à leur insu un cataclysme qui leur sera fatal. Sur la Station Internationale, Jim McConnell, écarté du programme en raison de la mort de sa femme, fait pression sur son supérieur afin d’organiser une mission de secours. Woody, désigné pour être le chef de cette mission, insistera à son tour pour que Jim soit de la partie. Le sauvetage peut alors commencer…
 
Mission to Mars est un film qui met l’accent sur la dimension humaine, qui s’attarde sur les états d’âme et de conscience des protagonistes. Cette formulation inclinerait à penser les rôles fouillés et attachants, mais la pratique s’éloigne largement de cette vision. Car si mon état euphorique aura pu altérer les faits durant la première partie, l’accroissement de la lucidité met en exergue la naïveté et la niaiserie de ces pseudo-sentiments, rend pénible ce qui était distrayant, voire touchant. Ainsi nous aurons droit à une gentille histoire d’amour entre ces éminents scientifiques, la crème de l’élite scientifique (et pour être tarte, ça l’est), qui iront jusqu’à se bécoter et même à danser en apesanteur. Les bons sentiments transpirent, dégoulinent de l’écran, et j’ai même eu peur qu’ils n’aillent griller mon PC. Autant dire que je m’en serais voulu. Le problème se montre plus gênant lorsque cette mièvrerie s’écarte de l’intimité pour s’immiscer directement dans l’intrigue, tentant de soutirer quelques larmes grossières au spectateur ému par tant de bravoure et d’amour déployés, ou bien de saluer le talent incommensurable du génie de la troupe, décidément le seul à pouvoir rétablir la situation.
 
Quant au scénario, une histoire simple, honnête, mêlant action et suspens m’aurait sur le champ contenté. Mais faut-il encore ne pas me prendre pour un con, ou du moins se montrer plus subtil envers l’amateur de SF que je suis. Bien trop de détails douteux jettent le discrédit sur ce film, comme l’allure peu bureaucratique du pouvoir décisionnaire, une vision beaucoup trop amicale et chaleureuse qui vient contredire l’image du monolithe complexe de l’appareil administratif. Sur un plan scientifique maintenant, on s’interrogera sur le moyen d’élaboration d’une serre artificielle sur Mars, par un homme seul et affaibli, dans les conditions exposées, sans compter la prolifération remarquable des plantes. Evoquons également la clé du mystère, une aberration monstrueuse au point de vue scientifique que toute personne douée de bon sens pourrait aisément réfuter. Le comportement déroutant des scientifiques est là encore irritant, puisque ces derniers ressemblent davantage à des explorateurs intrépides qu’à des chercheurs sérieux et diplômés, privilégiant l’action irréfléchie à la réflexion, et négligeant les interrogations fondamentales qui n’auraient manqué d’être soulevées dans toute production rigoureuse.
 
Il faut également compter avec les multiples scènes à rallonge, cache-misère avéré qu'on ne présente olus, un jeu d’acteur bancal, et une bande son décevante malgré le talent reconnu d’Ennio Morricone, à l’exception du passage de la réparation du vaisseau qui ose une composition alternative aux situations d’urgence.
 
Bref, peu de choses à sauver dans ce long-métrage, voire pas du tout, d’autant plus que la rigueur scientifique est la grande absente dans un cadre où l’on fait appel à la science. Et à moins que vous ne soyez un fervent patriote des USA pour vous coltiner les passages héroïques d'une nation conquérante, il y a des chances pour que ce film vous reste sur l’estomac.
 
 
A ne pas voir non plus chez Spooky

mardi 16 août 2011

Evadés de l'enfer - Hal Duncan

Lors de la parution de son diptyque révélateur, Le Livre de toutes les heures, Hal Duncan avait défrayé la chronique, qui, dans l’ensemble, ne tarissait pas d’éloges sur l’auteur, tout en taxant les bouquins d’ovnis littéraires. Je profitais donc de la parution de son dernier-né, Evadés de l’Enfer, pour découvrir enfin cet auteur que j’attendais frileusement.


Les premières pages du roman pourraient bien être déroutantes si le sujet n’était clairement énoncé dans le titre ; l’auteur s’attarde en effet à faire mourir ses protagonistes, la mort demeurant encore le plus sûr moyen d’atteindre les portes mystiques de l’au-delà. C’est l’occasion de faire connaissance avec Eli, un clochard au bout du rouleau, qui n’est pas sans rappeler le prophète évoqué dans l’ancien testament, de par son patronyme et sa connaissance des écrits bibliques, officiels et apocryphes. Seven, quant à lui, n’est clairement pas un enfant de chœur ; il se ferait plutôt l’exécuteur des œuvres de Satan par sa pratique chronique du meurtre commandité. Tueur implacable et débrouillard, il se verra cependant envoyé ad patres, ou pas. Dans un autre registre, c’est en qualité de prostituée que Belle sera vouée aux tourments éternels, aidée en cela par son mac qu’elle tentait de fuir. D’un caractère parfois farouche et impertinent, elle sera bien la seule de la troupe à contenir en partie Seven. Le dernier trublion invité à la fête se nomme Matthew, un jeune homme effacé, décédé suite à une agression particulièrement sauvage.
 
Tout ce beau monde se retrouve alors embarqué sur un ferry des plus étranges, qui se meut sans encombre sur le Styx vers sa destination finale, l’enfer. Comme le spécifie le quatrième de couverture, ce lieu de souffrances fait diablement penser à la mégapole de New-York, revisitée cependant pour la circonstance. Les pécheurs de faible envergure comptent pour une bonne partie de la démographie infernale ; les autres, les criminels devant l’Eternel, seront envoyés à l’Institut, un centre de redressement dans lequel les coupables seront confrontés à des peines rappelant directement leurs crimes. Cependant, la torture quotidienne n’est pas du goût de Seven, qui décide un beau jour de rompre ses chaînes et de prendre la poudre d’escampette, emportant dans son sillage dévastateur Belle, Matthew, Eli, et une bonne tripotée de cadavres.
 
Avec à peine plus de deux cents pages, Evadés de l’Enfer se veut court, mais la ribambelle d’événements et de retournements cadencent le rythme avec intensité, pendant que les gunfights et les cadavres battent la mesure. Oui ça bastonne grave, ça dézingue à tout va, on se croirait presque dans un film d’action dopé aux amphétamines. En ce sens le personnage de Seven assure son rôle, c’est bien le déclencheur de toute cette tuerie, les flingues et autres pétoires perfectionnées semblent être les prolongements naturels de ses mains. Pas de grands discours ni de grandes phrases, on fonce le plus souvent droit au massacre, un carnage qui se conclue dans un grand bordel avec quelques « guest stars » logiquement bienvenues. Le style n’est certainement pas étranger à ce torrent de violence déchaînée ; Hal Duncan combine des décors épurés et un bagout relâché à des plans cinématographiques.
 
Cependant, le roman n’est pas un simple ramassis de scènes explosives, c’est avant tout une charge contre nos sociétés occidentales, et dans une moindre mesure contre la religion. L’antichambre de l’enfer donne le ton, les nouveaux arrivants sont confrontés à une bureaucratie pointilleuse qui les catégorise avec soin. L’inégalité même dans la mort. Il transparait dès lors, de manière souvent explicite, les attaques de Duncan envers nos sociétés. Dans ces conditions, il est aisé de reconnaître en ce groupe d’évadés l’allégorie des opposants au « système », cherchant par tous les moyens à s’en émanciper. Rien de nouveau à l’Ouest, pourrait-on dire, d’autant plus que le théâtre de l’enfer semble créé avant tout pour les besoins de cette diatribe, bien que le message puisse paraître percutant en regard du caractère énergique qui se dégage du livre. On retiendra cependant quelques bonnes idées, comme celles des Oubliés, ces clochards invisibles aux yeux de tous, exception faite de l’attention télévisuelle. Quant au couplet antireligieux, qui s’invite vers les deux tiers, il m’est apparu sympathique, certainement en raison de mon inaccoutumance à ce genre d’incrimination. Je ne serais néanmoins pas surpris d’avoir loupé quelques passages en cours de route, les lectures bibliques n’étant pas mon fort.
 
Au final, Evadés de l’Enfer  est un roman qui se lit sans déplaisir et qui s’amuse à flinguer nos neurones lors des courses poursuites endiablées. On regrettera  cependant que le propos critique soit à ce point mis en avant, ce dernier enfonçant allègrement des portes ouvertes ; un second degré persistant n’aurait pas été désagréable, de même qu’un enfer plus déluré. Pour ma part, j’ai bien envie de découvrir Duncan avec son diptyque.
 
 
A voir aussi chez Anudar, Efelle

vendredi 12 août 2011

Iron Man 2

Iron Man, premier du nom, m’avait beaucoup enthousiasmé. Je découvrais pour la première fois un héros qui, grâce à son intelligence et sa fortune colossale, s’était construit une armure surpuissante. Au-delà d’un scénario bien élaboré, j’avais apprécié la personnalité atypique de Tony Stark. Mes attentes à l’annonce de la sortie du second opus étaient donc fortes, et nonobstant les critiques négatives qui m’avaient été prodiguées (mais surtout parce que ce film faisait consensus), j’ai été voir Iron Man 2. Au sortir de la salle – bon je n’ai pas attendu jusque-là -, force est de constater que les mauvaises langues n’en étaient pas.

En effet, le film s’ouvre sur une scène bien longue de Tony Stark faisant une entrée fracassante dans son gala de charité (ou assimilé), qui en profite alors pour nous faire un joli speech sur l’avenir de l’homme grâce à la technologie, et sur la philanthropie légendaire des grands patrons qui œuvrent désormais pour le bien-être des hommes. Américain à l’extrême, ce commencement glorifiant le capitalisme est d’une hypocrisie détestable. Mais bref, passons. Iron Man a tombé le masque et le monde est en paix – et c’est une des raisons pour laquelle Wall Street se permet d’embellir notre quotidien. Ainsi, les conflits mondiaux ne sont plus qu’un vestige du passé grâce à l’armure d’Iron Man. Soit dit en passant, cela rappelle fortement le Dr Manhattan de Watchmen. Mais comme la technologie de l’armure intéresse la patrie, Tony Stark sera invité à livrer son armure surpuissante au gouvernement américain. C’est l’occasion d’amener une piste de réflexion sur l’utilisation d’une arme. Qui doit en être le garant : l’inventeur d’une arme peut-il être le seul utilisateur de sa trouvaille, ou faut-il au contraire confier cet avantage au gouvernement ? Hélas, si la question est pertinente, les arguments ne le sont point. Pire, les scénaristes ont eu l’ingénieuse idée de transformer ce débat entre l’armée et Stark en une simple chamaillerie d’écolier, remportée par le plus impertinent et le plus con des deux.

Et nous atteignons là le fond du problème : d’un côté comme de l’autre, nous sommes confrontés à des personnages totalement caricaturaux, vidés entièrement de leur substance. Si l’on avait aimé le Tony Stark du premier opus, on retrouve ici le milliardaire entièrement transformé. L’homme cynique s’est transformé en vieux con prétentieux et narcissique. Et ce n’est pas sa mort imminente (ouh on y croit…) qui le rendra plus attachant. J’ai eu la nette impression que le public ciblé était les jeunes ados boutonneux, qui se balancent des vannes insipides tout en s’esclaffant de leur trait d’esprit indomptable. Et en face de Stark, nous avons des larves vivantes, sans contenance ni mesure de soi. Mièvres et naïfs la plupart, au comble du grotesque pour le vil traître à sa patrie, à peine la secrétaire (interprétée par Gwyneth Paltrow) tire-t-elle son épingle du jeu. En effet, c’est bien la seule à avoir conservé son jeu d’acteur au niveau du premier volet. Et même si ce n’était déjà pas fameux, force est de reconnaître que son rôle pathétique est le mieux interprété. Quant à la palme du rôle inutile, il revient sans conteste à Scarlett Johansson, dans le rôle de l’agent sexy qui ne sert qu’à attirer les mâles en rut.

Bon, les personnages sont totalement loupés, mais on se dit que l’histoire va rattraper tout ça. Après tout, c’est un film de super héros, il y a de l’action. Effectivement, on a droit à quelques scènes d’action. Mais comme tout le reste, on s’aperçoit que là aussi c’est minable. Les scènes d’action sont totalement loupées, elles sont d’un irréel rarement atteint. Attention je ne vais pas hésiter à spoiler, donc si vous comptez malgré mes mises en garde dépenser inutilement vos deniers, zappez directement à la conclusion. Par exemple, la scène du Grand Prix est, à l’instar de toutes les autres scènes du film, un foutage de gueule complet. A l’aide de sa haute tension portable, le méchant russe (oui, on n’évite pas les poncifs du genre) tranche en deux une voiture de course style formule 1 qui fonce droit sur lui à environ deux cents à l’heure. Non content de cet exploit, il le répète avec succès sur la voiture du héros milliardaire, qui, comme par hasard, a éjecté le pilote de son équipe pour lui piquer la place. Une fois échoué sur le bas-côté, sans grand dommage malgré le rude choc, Stark se hisse hors de l’épave et se retrouve démuni face au grand méchant russe. Discours de vengeance de rigueur et phase d’intimidation, c’est à la surprise générale qu’Iron Man se tire d’embarras en échappant aux lacérations meurtrière de son adversaire, qui décidément a bien plus de mal avec un humain pataud qu’avec une formule 1 en plein élan.

Mais si ce n’était que ça ! Non, les scénaristes ont vu grand, et ils osent sans vergogne surenchérir dans le n’importe nawak en organisant le sauvetage de Stark par sa secrétaire et son chauffeur. Accrochez-vous ça va chauffer, parce que la Rolls d’Iron Man défonce les barricades et fonce à contresens sur le circuit pour se dépêcher d’éviter le pire. A ce sujet, je ne résiste pas à la tentation de vous livrer une phrase culte dans cette situation, émise par la secrétaire : « Attention une voiture ! ». Un autre exemple du foutage de gueule manifeste se trouve un peu plus loin, quand Stark construit seul et avec quelques bouts de tuyaux, un accélérateur de particules pour fabriquer un nouvel élément. Affligeant.

Je pense qu’il est inutile d’épiloguer, Iron Man 2 est un désastre sur tous les points. Tous les ingrédients nécessaires au nanar sont présents : rôles artificiels, histoire totalement bidon, qui enchaîne sans sourciller moults incohérences, pseudo-réflexion qui va dans le sens d’une Amérique capitaliste. Bref, un pétard sacrément mouillé et qui fait mal à voir, autant que la déchéance de Stark, réduit ici à un simple super-héros couvert de strass et paillettes.


Notez le regard illuminé

jeudi 11 août 2011

Spin - Robert Charles Wilson

L'extinction de l'espèce humaine n'est pas chose nouvelle en science-fiction, on pourrait même dire qu'elle fait partie des poncifs. Néanmoins, Robert Charles Wilson offre une nouvelle approche avec Spin, qui obtint le prestigieux prix Hugo, immédiatement suivi par le Grand Prix de l'Imaginaire. Mais à l'inverse d'autres ouvrages, je n'ai pas abordé Spin en escomptant un chef d'oeuvre, je l'ai pris comme il venait, et je ressors déçu de ma lecture malgré toute l'originalité qu'il convient de reconnaître ici. 


Tyler Dupree n'a que douze ans lorsque les étoiles disparaissent dans le ciel. La nuit s'est éteinte. La raison de ce phénomène? Le spin, une mystérieuse barrière englobant la Terre, qui absorbe toutes les variantes du spectre électromagnétiques. En d'autres termes, le planète est isolée, et le soleil lui-même n'est qu'une imitation. Mais la seconde propriété du Spin est bien plus inquiétante : à l'intérieur de la membrane le temps ralentit inexorablement, alors qu'au dehors les millénaires défilent à toute allure. A brève échéance, la Terre est condamnée, car le Soleil, lui aussi, est mortel, et s'effondrera sur lui même lors de son agonie, dans une cinquantaine d'années terrestres au plus tard.
 
Mais certains hommes n'ont pas abdiqué. La fondation Périhélie, créée sous l'impulsion d'E.D. Lawton, a pour mission d'en découvrir le plus possible sur le Spin, et de trouver une solution. Un de ces scientifiques est le fils de Lawton, Jason, le meilleur ami de Tyler Dupree. Ce dernier sera d'ailleurs un témoin privilégié des bouleversements liés au Spin, en suivant les avancées de Jason, mais aussi des déboires de la soeur cadette des Lawton, Diane.
 
Tout au long des 600 pages qui composent son récit, Robert Charles Wilson nous entraine à la découverte d'un monde qui, lentement, a basculé dans la morosité. L'échéance de la vie, bien que relativement abstraite, a insensiblement gagné toute une partie de la population. De fait, ce n'est pas un monde en plein chaos qui nous est présenté, mais plutôt sa lente dégénérescence, qui se manifeste notamment en zone rurale, les villes continuant comme si de rien n'était. Ce sont donc quelques symptômes qui mettent la puce à l'oreille de Tyler.
 
Un de ces signes, impossible à louper, se manifeste notamment par une recrudescence du mysticisme. Le monde subit une véritable crise de foi, et la religion, déclinée à toutes les sauces, attire de plus en plus d'adeptes. Pour ces communautés, le Spin est un événement divin, et les écritures sont interprétées diversement, provoquant autant de schismes que de querelles. Wilson propose ainsi une vision assez péjorative de la croyance. Tout en pointant du doigt l'homme en lui-même, il n'épargne pas les contraintes que provoquent l'attachement irrationnel dans la foi. C'est en la personne de Diane que se manifeste ce sentiment, qui sous des couverts de bonheur est prisonnière des chaînes qu'elle s'est elle-même passées.
 
On notera ainsi une dualité entre le frère et la soeur, entre Diane et Jason. Alors que Diane est perdue dans ce monde aux frontières bouleversées, Jason se consacre lui à établir ses frontières de manière rationnelle, scientifique. A sa manière, il est obsédé par le Spin, et voue sa vie à comprendre ce phénomène. Wilson transpose le conflit science-religion sur le plan familial.
 
A ce propos, la famille tient un rôle prépondérant, au point de prendre le pas sur le Spin pour se pencher sur les états d'âme des protagonistes. Par extension, on peut dire que l'auteur s'attarde sur ses personnages. En effet, il n'est pas rare de se trouver confronté à de longues parties pendant lesquelles l'accent est mis sur les relations entre les protagonistes. Comme dit vulgairement, ça passe ou ça casse. Et dans mon cas, ça a bloqué. Bien entendu, il est toujours agréable de se retrouver face à des caractères travaillés, mais ici, à l'exception de rares moments, ce qui aurait dû passer pour une aventure humaine passionnante s'est révélée être une suite de passages insipides, pas forcément inintéressants, mais diablement longs à quelques instants. Chacun se fera son idée, et la mienne ne semble pas être la plus répandue, mais j'ai trouvé les personnages assez fades dans l'ensemble. Oui tout ça semble crédible, mais à vrai dire peu de personnages, dont le narrateur, m'auront vraiment été sympathique à un moment donné. Ainsi, certaines tranches de vie me sont apparues dispensables et ont pesé sur la lecture.
 
Néanmoins, si ces épanchements sont assez fréquents, Wilson n'oublie pas de tisser admirablement bien son histoire. Le monde subit une ribambelle de bouleversements, plus ou moins graves, que l'auteur n'hésite pas à expliciter en détail. On sent derrière tout ça une documentation bien fournie, notamment dans les domaines de la physique et de la médecine, quoique ce dernier m'ait un peu moins enthousiasmé. Même si les connaissances requises pour aborder assez sereinement l'ouvrage ne sont pas très élevées, il vaut mieux avoir suivi une formation scientifique au lycée, et bien évidemment ne pas être en froid avec les domaines évoqués. De plus, même si on a le temps de s'ennuyer, l'histoire regorge de rebondissements, et l'on sent alors toute l'intelligence de l'auteur, qui transforme à merveille certaines contraintes en avantages. J'en retiendrai une seule incohérence, vraiment pas représentative de l'ensemble : à moins que le Spin ne simule également les effets lunaires – ce qui n'est jamais indiqué -, on ne peut se servir des phénomènes de marée pour savoir si la Lune est toujours présente au début du Spin, quand les hommes sont "aveugles".
 
Dernier reproche, il concerne le style de l'auteur. La première personne n'est pas dérangeante, bien des ouvrages exploitent avec succès ce point de vue, mais l'utilisation du passé composé au lieu du traditionnel passé simple fut assez déstabilisant au départ. Peut-être même le fut-il aussi par la suite, puisque le style, sans être pénible, ne me retenait pas, en dépit de quelques passages fugaces qui m'ont semblé de toute beauté.
 
Somme toute, c'est un bilan mitigé qui se dégage de Spin. Indéniablement, l'ouvrage fourmille de trouvailles intéressantes, et la partie hard-SF m'aura intéressé là où j'aurais cru m'ennuyer à certains endroits. Sur un plan personnel, cela augure de bonnes découvertes de ce côté-ci de la SF. Néanmoins, les deux défauts récurrents que sont cette propension à la longueur et le style peu apprécié de Wilson m'auront gâché la lecture. Une version courte de l'ouvrage m'aurait certainement mieux convenu.
 
 
d'autres critiques, plus favorables celles-là :

mardi 9 août 2011

Enfer sur mesure - Richard Matheson

Richard Matheson est un écrivain de science-fiction et de fantastique qui n'est plus à présenter. Pour les moins versés dans le genre, citons seulement son oeuvre phare Je suis une légende, dénaturé au cinéma pour coller aux carcans hollywoodiens. Enfer sur mesure est un recueil de cinq de ses nouvelles, qui ont pour dénominateur commun de traiter de l'Art. A vrai dire, j'ignorais tout de ce recueil avant qu'on impose cette lecture à ma soeur pour le lycée, et il est agréable de constater qu'on donne des lectures de la sorte aux gamins, même si la majorité aura besoin d'un décodage pour en comprendre la portée.


Effectivement, ces cinq nouvelles peuvent être considérées comme des apologues, à plusieurs degrés de lecture pour certaines. Mais le mieux reste d'en parler au cas par cas, car Matheson traite de l'Art de diverses manières.
 
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, met en scène une scène de famille légèrement décalée. Un vieillard dans son lit est entouré de sa famille et de son médecin, et se plaint bruyamment qu'on veuille l'assassiner. Dénégation évidente de l'autre camp, ponctués d'échanges truculents par moment en raison du dédain marqué de l'ancêtre. Si l'on y regarde de plus près, on constate que c'est la condition de l'artiste qui est exposée. Le mourant est un poète, doublé d'un sémanticien, qui se voit accablé par la société entière, poussé au trépas avec une absence totale de remords. Quant à l'enfer où atterrit l'artiste, il met en relief l'angoisse d'un monde où les mots n'ont plus de sens réel (n'oublions pas, le vieux est sémanticien), où règne le conformisme.
 
Tout de suite, l'ouvrage embraye avec Avis à la population. Il est question cette fois-ci d'une lettre d'un écrivain de SF à son agent, où il lui explique les raisons pour lesquelles il ne peut plus pratiquer son art. L'explication tient au fait que ses écrits sur les martiens prennent corps dans le monde. Le thème de l'histoire qui prend vie n'est pas nouveau, mais en le transposant à la science-fiction Matheson lui donne un nouveau souffle en soulignant la portée de l'anticipation.
 
On en arrive à la nouvelle la plus courte, Cycle de survie, qui trompe le lecteur en lui faisant croire que l'on suit le parcours d'une nouvelle, de sa création à sa lecture. En vérité, c'est le cheminement de l'inspiration qui nous est décrit, de manière fort surprenante qui plus est.
 
Quant à la quatrième nouvelle, Mantage, c'est celle qui risque d'en rebuter plus d'un. La lecture n'est pas des plus évidentes, mais la forme sert à merveille le fond. En effet, un jeune écrivain, lassé par les procédés cinématographiques, fait le souhait saugrenu que sa vie se déroule de la même manière, éclipse les mauvais instants pour ne garder que les meilleurs. Dès lors, sa vie nous sera racontée sous forme de flashes, et la narration parvient avec brio à transposer à l'écrit le concept de scènes sans transition. Cette transposition du cinéma à l'écrit est originale, puisqu'elle met en exergue les codes du média originel avec lesquels Matheson s'amuse habilement –mais peut-être n'était-ce pas le but. De plus, cette nouvelle recèle plusieurs niveaux de lecture. Le temps qui passe, trop vite, est bien entendu présent ; mais c'est surtout pour souligner le caractère étrange du protagoniste, qui a conscience de sa situation. Le personnage de fiction s'interroge sur sa condition vis-à-vis de l'histoire, et se demande s'il peut influer sur ses actes. Mais, à mesure que défile sa vie, il cesse de douter de son état pour en obtenir la révélation finale.
 
Le problème de l'existence d'un personnage de fiction se pose également dans la nouvelle suivante, Je suis là à attendre, en abordant cette fois-ci le point de vue de l'écrivain. Un homme va s'expliquer avec le mari de sa soeur, qui est accusé de la tromper, et se rendra compte de la manière étonnante dont ce dernier est infidèle. C'est là un récit qui montre la puissance imaginative de l'écrivain, mais aussi son danger, une perte de repères avec la réalité. Si la tension dramatique est croissante, la chute est quant à elle un peu trop prévisible.
 
Finalement, ce fut une lecture assez rapide, et agréable dans l'ensemble, en dépit d'un style un peu daté. Matheson ne manque pas d'humour, et ce dernier frappe d'autant plus qu'il se conjugue avec le fantastique qui émane des récits. La condition de l'artiste est donc traitée sous plusieurs angles, et rendue plus attractive grâce à une mise en abîme souvent convaincante. D'un point de vue qualitatif, l'ensemble est assez homogène et mérite que l'on y fasse un détour.