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vendredi 9 décembre 2011

L'émerveillement et l'investissement dans les jeux vidéos

Dernièrement le monde vidéoludique a accouché de Skyrim, fruit d'une longue gestation et cinquième opus de la famille des Elder Scrolls qui restera dans longtemps dans mon cœur pour son troisième épisode, Morrowind. Les raisons de ce sentiment proche de la vénération s'exposeront certainement un jour sur ce blog, dès que j'aurai eu l'occasion de m'y replonger avec ardeur, mais le sujet du présent article n'est pas tant de parler de Morrowind – bien que le jeu me servira de point de comparaison - plutôt que d'entamer une analyse succincte sur l'apparition de deux nouveaux éléments dans les jeux actuels, et leurs répercussions sur l'expérience vidéoludique. Car de Morrowind à Oblivion, et de même en ce qui concerne Skyrim, les développeurs ont été amenés à introduire certains changements pour répondre à la demande d'un public désireux de goûter à l'aventure sans subir les inconvénients liés aux tracas de ce qu'on appelle généralement le « réalisme ». Ce processus d'accessibilité se nomme dans le jargon la « casualisation ». L'apparition de la boussole et du fast-travel dans les Elder Scrolls, mécanismes apparemment anodins, a provoqué un flot de commentaires passionnés tant de la part de ses détracteurs que de ses défenseurs, et il ne s'agira pas ici de disserter sur l'hérésie ou sur le caractère salutaire de telles fonctionnalités. La faiblesse ou la force de la démonstration tiendra majoritairement dans mon ressenti.


La série des Elder Scrolls transpose, comme bien d'autres franchises, le jeu de rôle dans l'univers virtuel. Le joueur crée son personnage, lui attribue des caractéristiques selon l'idée qu'il s'en fait, décide de ses valeurs, et adapte sa tactique de jeu en fonction et empruntera la direction de son choix. A la différence d'autres jeux, qu'ils soient de rôle ou pas, le monde dans lequel on évolue est dit ouvert, ou bac à sable selon certains. Cela signifie que le joueur est libre d'aller où il veut, à tout moment, et que la progression n'est pas entravée par l'état d'avancement de l'histoire (à de rares exception). Toutes les zones du monde sont accessibles, il est possible de se balader d'un bout à l'autre de la carte sans autre objectif qu'arpenter ces terres nouvelles. Les jeux Bethesda se sont fait une spécialité de ce système open-world, avec les séries des Fallout et celle des Elder Scrolls. Si les chiffres varient selon les sources, la surface de ces jeux est généralement immense, de l'ordre de la vingtaine de kilomètres carrés jusqu'à l'incroyable million pour le second opus des Elder Scrolls, Daggerfall (l'aire de jeu entre les villes était générée aléatoirement ; elle équivaut grosso modo à la superficie de l'Angleterre. Oblivion faisait d'après certains 40 km²). On comprendra donc qu'avant même de parler de gameplay ou quoique ce soit d'autre, il convient de se diriger sur cet immense territoire de jeu. Alors que Morrowind fournissait une simple carte indiquant la position du joueur et les lieux importants visités, ses successeurs ont ajouté à ce mécanisme une boussole s'apparentant beaucoup plus à un GPS. Ainsi, outre les points cardinaux indiqués sur le HUD (ensemble d'informations directement visibles à l'écran sans avoir à interrompre le jeu), l'objectif d'une quête est indiqué au même emplacement, toujours en ligne de mire du joueur (de même que les lieux dits alentours que le joueur n'a pas visités ; mais c'est une autre affaire, quoique liée avec la nôtre).


L'impact de cette fonctionnalité est pourtant plus grand qu'on ne veut l'envisager. Dans Morrowind, lorsqu'une quête lui était confiée, le joueur devait se contenter des explications plus ou moins vagues qui lui étaient données et chercher activement tel ou tel indice lui permettant d'atteindre son but. A l'inverse, dans Oblivion et Skyrim, le joueur est devenu dépendant du GPS, et se voit contraint de réaliser les quêtes si ce n'est avec la boussole (désactivable), du moins à l'aide de la carte. Les développeurs n'ont en effet pas prévu la parade à leur nouveau système d'orientation, et ont carrément supprimé les indications permettant de se diriger autrement qu'à la boussole. Nonobstant la question du RolePlay où l'on pourrait imaginer le donneur de quête indiquer sur la carte la destination, l'immersion s'amoindrit logiquement, diminuant l'investissement du joueur dans ce monde, et conséquemment sa satisfaction. Un autre effet, plus pervers et plus difficilement décelable, conduit le joueur à mettre l'accent sur le but, sur la mission. Le marqueur de quête indique implicitement au joueur qu'il n'a pas à s'aventurer autre part que là où se trouve son but, et inconsciemment le joueur risque de persévérer dans ce schéma de pensée.Une quête, une destination. Si le jeu est logiquement un enchaînement de missions, le marqueur de quêtes aspire le joueur vers sa destination, et instille au cœur même du monde la maxime contemporaine « le temps c'est de l'argent ».


Cette sensation d'urgence s'accentue avec une fonctionnalité qui est apparue concomitamment dans l'univers des Elder Scrolls, le fast travel. Avez-vous préalablement visité un lieu, il vous est possible d'y retourner instantanément en effectuant un clic dessus en ouvrant la carte. Une fois encore, passons outre les protestations des uns et des autres concernant le niveau d'immersion engendré ou de la facilité engendrée. Il conviendra simplement de constater que cette fonctionnalité améliore à son tour la vitesse du jeu.


Nous venons de le voir, la boussole et le fast-travel tendent à focaliser le joueur sur les résultats, ils lui permettent et l'encouragent même à voyager de plus en plus vite sans prendre le temps d'apprécier ce qui l'environne, d'où ce sentiment d'urgence précédemment relevé. Ce qui sépare le joueur de son but n'est dès lors plus vu comme un environnement avec lequel il doit interagir et dans lequel il s'intègre, mais plutôt comme un adversaire qui le ralentit et l'éloigne de son objectif. Si ce sentiment est toujours présent dans un jeu, avec l'inévitable sensation de perdre son temps, il est ici exacerbé. Et ce nouveau regard porté sur l'environnement virtuel empêche d'en jouir complètement ; si l'oeil apprécie la plastique il ne peut en apprécier toute la poésie ou le charme. Et me voici reprenant l'exemple de Morrowind, où il m'arrivait de voyager pour me balader uniquement, je m'extasiais véritablement devant non pas la beauté technique (il y a deux ans, lorsque je m'y suis mis, le jeu était depuis longtemps visuellement dépassé, malgré de nouvelles textures des fans), mais devant l'émotion qui me saisissait face à cet agencement. On objectera logiquement que ce sentiment entièrement personnel se doit d'être modulé dans le discours, puisque le ressenti de chacun différera d'un jeu à l'autre en fonction de sa sensibilité et de sa « résistance » à ce genre d'influence. Pour ma part je ne m'explique pas autrement le regard que je porte actuellement sur l'environnement de Skyrim : dénué de contemplation et de curiosité, pour ainsi dire.


L'introduction de ces deux mécanismes – boussole et voyage rapide – s'inscrit dans la tendance actuelle, celle de l'accessibilité et de la rapidité, afin de conquérir un public frileux devant l'investissement temporel demandé. Néanmoins ces apparitions se sont faites au détriment d'éléments dit réalistes, alors même qu'une cohabitation était entièrement envisageable. La perte de réalisme est une conséquence immédiate de ces disparitions, conséquence d'un changement de paradigme. Un effet peut-être plus dérangeant résulte dans le désenchantement provoqué par les mécanismes du jeu, plus difficilement décelable en raison de l'approche très intime. Ce sentiment d'émerveillement semble s'inscrire dans un cadre plus global, où la perception de l'environnement, toute prestation plastique mise à part, serait directement lié à l'implication dans le jeu.

PS : il paraitrait que l'ouvrage de Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, se rapporte en partie à ce thème.

La discussion continue sur Wiwiland, forum de passionnés des Elder Scrolls.


L'étonnante capitale de Bordeciel, Solitude...


... qui ne parvient pas à rivaliser avec l'entrée de Vivec
(note : des améliorations graphiques ont modifié
cette partie du territoire)

mardi 30 août 2011

Les Nouveaux chiens de garde - Serge Halimi

Il n’est pas rare de nos jours d’entendre parler de la presse en des termes peu élogieux, des termes tels que désinformation et orientation de l’information sont des leitmotivs dans la bouche de ses détracteurs. Serge Halimi semble bien placé pour juger de l’état de la presse française, il a lui-même un pied dans la profession. Il est même devenu, et ce depuis Mars 2008, directeur du journal Le Monde. Il critique pourtant, avec Les Nouveaux chiens de garde, certains de ses collègues haut placés. Ce pamphlet a pour but d’initier le lecteur aux dérives ayant cours dans les milieux médiatiques, notamment dans les hautes sphères de notre presse nationale matérialisés par la trentaine de « barons » qui pèsent de leur influence sur toute la profession. Loin de décrier la profession, Serge Halimi  s’attache à fournir, à l’aide de documents d’archives et par conséquent volatils, l’état catastrophique dans lequel est plongé le journalisme français. Si l’image des journalistes ressort ternie après lecture des Nouveaux chiens de garde, on est en droit de s’interroger sur le statut même  de l’auteur, journaliste et qui pis est bénéficiant d’un poste relativement en vue. Pour ne pas discréditer Serge Halimi, car les faits semblent influer en sa faveur, il convient donc de narrer brièvement l’ « histoire » qui entoure ce pamphlet. Tout d’abord, Serge Halimi a tenu a ne pas faire de promotion pour son livre, il s’est contenté de laisser le bouche à oreilles faire le travail ; une décision qui a porté ses fruits semble-t-il, puisque Les Nouveaux chiens de garde fut un best-seller, avec 150.000 exemplaires écoulés. De plus, l’ouvrage fut très froidement accueilli et dépeint par ses confrères, ce qui m’incite encore plus à admettre dans les grandes lignes les affirmations de Serge Halimi, lequel cherche avant tout à montrer les écarts d’une profession qui, malgré son influence sur l’opinion, n’a de compte à rendre à personne. Et pour attester ses dires, il n’hésite pas à faire appel à des documents d’archives, car en matière d’information, le public comme les journalistes souffrent d’amnésie. 


A travers ce pamphlet, Serge Halimi dénonce la collusion politique et médiatique ; une profession qui se proclame contre-pouvoir, « porte-parole des obscurs et des sans voix, forum de la démocratie ». Rien de mieux lorsqu’on se targue de la sorte de constater l’évolution effectuée depuis les années de l’ORTF, un détachement vis-à-vis du pouvoir étatique rendu possible grâce à la privatisation. Voici néanmoins un argument des plus faux, car s’il est vrai, sur le plan formel, que les journalistes ne sont plus soumis à l’Etat, la pratique infirme ce jugement. Lors d’une interview du Président de la République, par exemple, c’est l’Elysée qui tranche le choix du journaliste, en fonction du profil souhaité. Quant aux émissions politiques, où la parole est donnée au peuple, si elles ne plaisent pas aux gouvernants, ces derniers se permettront d’amputer le budget d’une chaîne publique d’une centaine de millions d’euros. Lors de la réforme des retraites en 1995, un tel programme avait déplu. Les journalistes à l’origine de l’idée avaient simplement répliqué que ce genre de défouloir jouait le rôle de soupape de sécurité, une décompression en quelque sorte. Quant au CSA, sacro saint garant de la neutralité des médias, on est en droit de s’interroger sur leur neutralité à eux. Les membres sont nommés par le Président de la République (UMP depuis 1995), le Président du Sénat (UMP depuis toujours), et par le Président de l’Assemblée Nationale (UMP depuis 2002). Et d’après Hervé Bourges, ancien président de l’institution, « Jamais le CSA ne pourrait se permettre de nommer quelqu’un qui serait à l’avance rejeté par l’actionnaire », en d’autres termes l’Etat.
 
Ce monde médiatique, où tout le monde est invité à tutoyer Sarko jusqu’à s’en montrer ouvertement fier, prodigue à ses amis politiciens de bien accommodants services, comme passer sous silence une situation ambigüe. Ainsi, lorsque Nicolas Sarkozy remplaça promptement Alain Carillon au poste de ministre de tutelle des télévisions et radios publiques, il se trouvait déjà ministre du Budget et … porte-parole d’Edouard Balladur, candidat à la Présidence de la république. Citons également le cas Mitterrand, dans lequel la presse française s’est brillamment illustrée en ne dévoilant aucune information sur le cancer de l’intéressé. Ou bien alors, quand il arrive à certains journalistes de faire preuve d’audace, ils prennent des gants bien molletonnés pour parler de questions polémiques. D’autre part, si les hommes politiques se lient d’amitié avec les pontes médiatiques, c’est aussi par soucis d’éducation. Ils permettent à ces derniers de s’intégrer à des comités de réflexion et d’y découvrir les problèmes et solutions envisagées ; les journalistes pourront d’autant mieux jouer un rôle pédagogique au moment de passer à l’antenne. Mais cette collaboration remet en cause leur indépendance vis-à-vis du missionnaire et des personnalités côtoyées. Cette collusion des pouvoirs médiatiques et politiques sera évidemment susceptible d’orienter un journal, télévisé ou écrit. Le journalisme actuel est creux et révérencieux, il est mercantile et certainement pas de nature politique. Les services sont réciproques, car pendant qu’un journaliste se voit décoré par un ministre d’un de ces colifichets à la signification perdue dans les limbes de l’Histoire, les anciens ministres, eux, trouvent refuge au sein des groupes de presse.
 
Cependant, tandis que médias et politiciens forniquent de conserve (Jean-Louis Borloo et Béatrice Schoenberg par exemple), les premiers sont asservis par les industriels. Serge Halimi paraphrase ici Noam Chomsky : « l’analyse du dévoiement médiatique n’exige, dans les pays occidentaux, aucun recours à la théorie du complot. » Et de suite après de citer la réponse de Chomsky à un étudiant, curieux de connaître la manière dont l’élite contrôle les médias : « Comment contrôle-t-elle les General Motors ? La question ne se pose pas. L’élite n’a pas à contrôler General Motors, elle lui appartient. » En effet, les capitaux des organes de presse sont détenus en grande majorité par des groupes comme LVMH, Bouygues, Vivendi, Matra-Hachette, Lagardère, Dassault, Bolloré, reproduisant ainsi la situation du Comité des Forges lors de l’entre-deux-guerres. Serge Halimi nous renvoie alors au discours de Daladier le 28 Octobre 1934 devant le congrès du parti : « Deux cent familles sont maîtresses de l’économie française, et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un état démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eut pas toléré dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse. »
 
Rien d’étonnant donc à lire Serge Halimi qualifier la profession de « journalisme de marché. » Néanmoins, la désinformation, reconnait-il, n’est pas toujours issue de la volonté de manipulation ; elle procède parfois de l’incompétence du journaliste. Ceux-ci se retrouvent parfois pris au piège des structures mentales qu’ils ont contribué à édifier, comme lors d’un « débat » sur les attentats, où l’assimilation implicite entre musulmans et islamistes se produisit par le biais de la « fracture entre français et musulmans. » Le traitement de l’information internationale est également remis en cause ; les faits relatés iraient parfois à contresens de la réalité, tout en demeurant couplé à une écriture automatique, intellectuellement peu exigeante en raison du temps requis. Volontairement bâclée, l’actualité internationale se voit reléguée au second plan au nom de l’audimat. Car de plus en plus, et peut-être l’avez-vous remarqué, « le fait divers fait diversion », certains thèmes racoleurs se multiplient d’autant plus que leur coût de fabrication est dérisoire, en dépit du fait que la surabondance de ces sujets ne reflète pas la réalité. Les responsables de rédaction se copient les uns les autres et tendent donc vers l’uniformité, étouffant par là même le pluralisme que revendiquent nos médias : « le journalisme de marché domine à ce point les médias français qu’il est très facile – pour le lecteur, pour l’auditeur, pour le journaliste – de passer d’un titre, d’une station ou d’une chaîne à l’autre. Au niveau de la presse hebdomadaire, cette ressemblance assomme : les couvertures, suppléments et articles sont devenus interchangeables ; ce sont souvent les conditions d’abonnement – pour parler clair, la valeur des produits ménagers convoyés avec le journal – qui déterminent le choix du client. »
 
Cette uniformité, d’après Serge Halimi, serait le reflet de la pensée unique, instituée par les « maîtres du monde », qui la partagent tous dans son entièreté. La pensée unique n’est pas neutre ni changeante, « elle traduit en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international, de ceux qu’on appelle les marchés, les gros brasseurs de fonds. » En abusant du crédit et de la réputation qu’on leur attribue, les institutions économiques internationales (Banque Mondiale, FMI, OCDE, Banque Centrale Européenne) souhaitent soumettre les élus à ses « Tables de la Loi », à « la seule politique possible, incontournable », puisqu’elle possède l’aval des riches. Toujours  d’après l’auteur, l’idéal de la pensée unique est de dépouiller le débat démocratique de sens, le réduire à un périmètre idéologique minuscule  « puisqu’il n’arbitrerait plus entre les deux termes d’une alternative. »
Je me permets ici une critique sur la forme, car si Serge Halimi critique le libéralisme – ou le capitalisme -, avec véhémence parfois, il n’avance pas pour autant de preuve étayant tous ses dires. Pour les obtenir, je pense donc m’orienter vers La Fabrication de l’opinion, de Noam Chomsky et Edward Herman. Fin de l’aparté, je reviens sur le propos du livre et sur la pensée unique, à propos de laquelle l’auteur nous met en garde : « Céder à cette pensée là, c’est accepter que la rentabilité prenne partout le pas sur l’utilité sociale, c’est encourager le mépris du politique et le nique du capital » ; et la presse célèbre le libéralisme comme une avancée, une certitude économique, ou le critique sur des aspects passés. C’est sur LCI notamment que l’amour de l’argent se manifeste au grand jour, que Jean-Marc Sylvestre partage sa foi : « Il n’y a pas de progrès social sans progrès politique. » On sent donc un conditionnement des médias en faveur du capitalisme, les journalistes reprennent en substance les propos des chefs d’entreprise. Certains professionnels osent même se fabriquer une auréole de prestige en se prétendant dissident vis-à-vis de l’ordre établi.
 
Les journalistes éludent donc les vraies questions, mais ce avec la coopération des hommes politiques, qui consentent à ce simulacre et acceptent de réserver leurs affrontements aux questions accessoires. D’autant plus que les journalistes ne jettent plus de regard critique sur le monde ; dans leur logique d’accompagnement de la classe dirigeante, leur rôle se résume à expliquer l’économie-monde, rôle d’autant plus crucial qu’on se reproche d’avoir du retard en la matière.
 
Serge Halimi nous décrit également ce monde médiatique comme un « univers de connivence », où les services réciproques pullulent jusqu’à frôler l’absurdité. Ne serait-ce qu’à travers les articles louangeurs sur le livre d’un collègue ou ami, ces retours d’ascenseur permanents dont n’hésitent pas à user les journalistes, jusqu’à vanter hypocritement l’ouvrage d’un collègue de rédaction à force de superlatifs portés aux nues. Ou encore à truquer chaque année le concours récompensant le « meilleur ouvrage » d’un confrère. Mais le comble reste les cas d’auteurs reconnus juridiquement de plagiat qui continuent d’être encensés par leurs copains journalistes ; citons le cas Alain Minc au hasard. Cette connivence se manifeste de manière peut-être visible par le ballet incessant des journalistes, trimballés de chaîne en chaîne, de station en station, ou de quotidien en quotidien. Certains même cumulent les postes, ce que les médias, toujours prompts à dénoncer cette pratique chez les hommes politiques, ne semblent pas remarquer lorsqu’il s’agit de leur paroisse. Pour terminer, Serge Halimi remet en question le statut même des « commentateurs vedettes », ces superstars de l’info qu’il est impossible de manquer quand on est un minimum relié au monde. Est-ce tellement grâce à leur travail et à leur savoir-faire que ces gens là bénéficient de cette notoriété, ou bien en raison de leur fréquence d’apparition ? La réponse est, bien évidemment, dans la question.
 
Beaucoup a été dit sur Les Nouveaux chiens de garde, au point que ce billet ressemble, à juste titre, à un résumé de ce court pamphlet. Après avoir rapporté, fidèlement je l’espère, les propos de l’auteur, je m’autorise maintenant une note personnelle. Si j’avais une vague conscience d’être manipulé par les médias, je ne pensais pas, ignorant que je suis, que la pratique s’étendait si profondément sur tous les supports. Néanmoins, si le constat peut paraître effrayant, Serge Halimi tempère ses propos, il nous montre que malgré l’obstination de la presse à nous malaxer le cerveau, l’opinion publique n’est pas toujours à la merci de journalistes peu scrupuleux.

dimanche 28 août 2011

Gomorra : dans l'empire de la Camorra - Roberto Saviano

Parmi les nombreux clichés indécrottables, celui de l'organisation mafieuse qui règne par les armes est tenace. On s'imagine alors fusillades et manifestations en tous genres, où la renommée d'une organisation criminelle se mesure au bruit qu'elle suscite. La Camorra prend le contrepied de cette vision répandue et arbore une image d'entrepreneurs avant tout, où la partie se joue d'abord sur le terrain économique avant de passer aux armes en cas d'accrochage sérieux. Roberto Saviano, l'auteur de ce documentaire, est aujourd'hui menacé de mort par les membres de l'organisation mafieuse napolitaine. En effet, Gomorra est ce que l'on peut appeler une dissection en règle de la Camorra, et son fonctionnement nous est longuement exposé.


Tout commence dans le port de Naples, où un conteneur laisse s'échapper les dépouilles de travailleurs chinois, le cortège funéraire dûment choisi par les défunts afin de reposer dans leur chère terre natale chinoise. Voici le premier commerce mafieux que l'on découvre. Mais très vite, les asiatiques sont oubliés au profit d'un marché bien plus juteux, celui du textile, où l'on apprend que 70% des exportations chinoises mondiales transitent par le port de la ville, qui, par la magie de la roublardise napolitaine, ne représentent que 20% du montant. La question se pose ensuite de savoir où transite tout ce tissu. Eh bien, chez nous, dans nos contrées, ce sont les vêtements que nous portons au quotidien.
 
Restons également dans le textile, où nous apprenons que la mode, celle qui nous agresse tous les jours, nous formate à chaque instant, est façonnée en partie en Campanie, où d'innombrables ateliers clandestins œuvrent sans relâche pour confectionner les modèles de grands couturiers. Des noms sont donnés, mais seulement pour étayer le propos, déjà appuyé sur les enquêtes des services secrets italiens, de la Direction des enquêtes anti-mafia (DDA) de Naples, et d'autres organismes soigneusement cités et explicités.
 
On sent d'ailleurs un travail de recherche proche de l'exhaustivité, d'un recours massif au travail d'investigation policière, même si l'auteur lui-même est allé sur le terrain. Il n'est pas rare que soit évoqué tel rapport d'enquête, ou conversation téléphonique surprise par les forces de l'ordre. Même si tout cela prête à appuyer la véracité d'un propos qu'on ne met pas en cause, la succession de justifications dans un même paragraphe peut parfois irriter, tout comme le grand déballage dont il est question, au point que certaines parties ressemblent à un historique de la Camorra, notamment celle de la guerre intestine. Succession de noms inconnus et d'assassinats en tous genres, ce chapitre qui s'étend sur une centaine de pages est souvent difficile à suivre, car cette ribambelle de patronymes étrangers et leur destin n'est pas du plus grand intérêt.
 
Cependant, tout ne tourne pas autour de guerres destructrices aux morts innombrables. Bien que la Camorra détienne le record d’homicides, en comparaison avec d’autres organisations mafieuses, voire terroristes, l’aspect le plus important du Système, comme on l’appelle, réside dans l’avant-gardisme économique de la structure. Racket nouvelle génération, contrefaçon de vêtements de luxe, investissement dans le bâtiment, réorganisation du trafic de drogue, fourniture en armes aux groupes paramilitaires étrangers, voire aux armées régulières, tout passe par l’évolution constante de la gestion des affaires. Aujourd’hui, la Camorra n’est plus ce groupe de gangsters qui surgit au coin des rues – la branche paramilitaire est certes toujours présente mais beaucoup moins -, c’est désormais un cartel d’hommes d’affaires, qui développent leurs entreprises par le biais de méthodes illégales, mais qui brassent des milliards, tout en impulsant une forte dynamique à leur pays.
 
Néanmoins, si le propos est digne d'intérêt, je dois avouer que j’ai souvent été perdu par le schéma narratif de l'auteur, qui semble alterner beaucoup de notions. Ce procédé oblige à une attention de tous les instants, car peu de passages permettent un relâchement d'attention. Et malgré le côté didactique, il m'a parfois manqué quelques pièces pour raccrocher les wagons, et comprendre le lien de causalité entre deux actions. Là-dessus, j'aurais apprécié un peu plus de profondeur, d'explications supplémentaires et moins succinctes, quoique la dissection d'une organisation criminelle qu'est la Camorra soit déjà un exploit en soi, avec les risques que cela comporte.
 
Un dernier reproche cependant, léger, futile peut-être, mais qui m'a particulièrement agacé : c'est l'emploi répété, jusqu'à l'overdose parfois, des comparaisons dans les rares passages descriptifs. Jusqu'à cinq occurrences du terme "comme" en deux paragraphes ! De plus, durant ces épisodes, Saviano a souvent tendance à tomber dans le mélodrame (ce qui, vu les circonstances, n'est pas totalement blâmable), à accentuer son ressenti. Sa plume agréable lorsqu'il nous expose froidement la situation devient soudain presque désagréable en présence d'un lyrisme exacerbé. Mais bon, tout cela reste anecdotique.
 
Finalement, c'est un documentaire béton, qui montre l'étendue tentaculaire de la puissance de la Camorra. Néanmoins sa construction m'a déplu. Malgré une narration plus que correcte, j'aurais apprécié que l'auteur s'attarde parfois plus longtemps sur la description de certains mécanismes qui semblaient importants. Certains passages ressemblent à un grand déballage, à un historique de la Camorra, ce qui s'avère ennuyeux lorsque l'on souhaiterait appréhender plus en détails cet empire colossal, bâti sur l'économie plus que sur la violence.

mercredi 10 août 2011

LTI, la langue du IIIème Reich - Viktor Klemperer

Il me semble correct de présumer sans trop m'égarer que tout le monde connait, ne serait-ce que de nom, la période charnière du vingtième siècle qu'est la  Seconde Guerre Mondiale. Victor Klemperer, l'auteur de LTI, vécu cette période de plein fouet puisqu'il était juif allemand. Tout au long de la domination hitlérienne, au péril de sa vie, il consigna soigneusement les dérives linguistiques qui permirent au Troisième Reich de régner sans partage sur l'Allemagne. Il doit en grande partie sa survie à sa femme, « aryenne de souche », qui lui assurait une immunité toute relative face aux déportations massives. Pourtant, au crépuscule de la guerre, cette union salvatrice ne fut plus suffisante pour le protéger de la folie meurtrière nazie, et Klemperer aurait terminé de manière tragique si un bombardement sur la ville de Dresde, la veille de sa déportation, n'avait permis le chaos nécessaire à sa fuite. La guerre derrière lui, il put en toute tranquillité s'atteler à la rédaction de cet ouvrage, résultat de ses carnets d'observation, qu'il s'est décidé à publier dans un but pédagogique, délaissant l'étude approfondie de la LTI à ses successeurs en raison de l’ampleur du projet.


Philologue de profession, Victor Klemperer se consacra corps et âme à l'étude de la manipulation linguistique nazie lorsque le régime hitlérien le destitua de sa chaire de professeur d'université. Les conditions de vie se dégradant graduellement, la LTI – pour Lingua Tertii Imperii - devint sa bouée de sauvetage, son « balancier », qui lui permit d'affronter l'enfer quotidien. Résistance héroïque, car s'il avait été démasqué Klemperer aurait été déporté sur le champ. Sans oublier sa femme, dont la vie n'était guère plus reluisante, pire peut-être puisqu'il aurait suffit qu'elle abandonne son mari pour améliorer significativement sa vie. Néanmoins, elle continua héroïquement à le soutenir dans toutes ses épreuves, au mépris de sa propre situation.
 
Mais après avoir lu cet ouvrage, puis-je encore me permettre d'employer un terme aussi élogieux  que « héroïsme ». Sans aucun problème, je possède même l'accord tacite et posthume de l'auteur, qui expose d'entrée la perversion qu'a subie cette notion. Et qui subsiste encore aujourd'hui. Oui, la novlangue nazie et ses procédés infâmes ont su en partie persister à travers le temps et l'espace. C'est le triste constat qui ressort de cette lecture. Un petit survol de l'ouvrage vous permettra peut-être d'y voir plus clair.
 
« Langue qui poétise et pense à ta place »
 
  La manipulation de la langue a pour but ultime la domination des esprits. Par conséquent, on pourrait se dire que la novlangue nazie multiplie les tournures sibyllines, use de mots complexes et d'une syntaxe élaborée pour noyer son interlocuteur dans le flux de mots. C'est exactement l'inverse. Le Troisième Reich s'est construit sur la manipulation de masse, comme le préconisait explicitement Mein Kampf, et devait ainsi s'adresser au plus large public possible. De fait, la LTI se révèle d'une extrême pauvreté, à tous points de vue. Pour mettre en relief cette indigence, Klemperer n'hésite pas à comparer l'Allemagne nazie avec le règne de Guillaume II et la République de Weimar (1919-1933), qui furent par contraste une époque fleurissante pour l'épanouissement de la culture.
 
« La LTI est misérable. Sa pauvreté est une pauvreté de principe ; c'est comme si elle avait fait preuve de pauvreté »
 
Cette paupérisation de la langue allemande se manifeste sous divers aspects. La LTI veut frapper fort, faire resplendir sa puissance fracassante au travers des mots. Pour cela, rien de mieux que d'employer  en n'importe quelle circonstance des termes plus qu'élogieux, qui matraquent de manière péremptoire la pérennité des institutions nazies. Ainsi, chaque inauguration d’une autoroute est « historique», toute victoire d'une voiture de course allemande est « historique », et n'importe quel discours du Führer s'inscrit dans « histoire universelle ». Comme le résume si bien Klemperer, chaque vétille du nazisme croit marquer l'Histoire de son empreinte. Pour asseoir encore plus son caractère extraordinaire, le régime nazi use et abuse des superlatifs.
 
« Le congrès du Parti est une pratique culturelle, le national-socialisme une religion »
 
Pour asservir un peu plus la masse, la propagande nazie n'hésite pas à employer frauduleusement certains mots, à dénaturer leur sens originel. Quelques uns seront le fer de lance de la LTI, comme « fanatique », qui est originellement chargé d'une forte connotation négative, et désigne une personne dénuée de tolérance, aux convictions indéracinables, et chez qui la raison n'a plus la moindre place. Sous la LTI, ce terme de « fanatique » représente pratiquement une distinction officielle, et chacun est exhorté à le devenir. Cet emploi insolite s'explique par le changement de valeur du mot. Il désigne alors un homme vigoureux, animé d'une forte volonté envers le parti. Néanmoins, à de rares occasions (ou moments d'égarement ?), ce terme retrouvera sa signification d'origine, comme lorsqu'il désigne les « fanatiques de l'objectivité » (je reviendrai plus tard sur l'objectivité), et vérifie ainsi la « double-pensée » d'Orwell, une notion qui me paraissait un peu dure à avaler à l'époque. Cette dénaturation du mot, la modification de son sens engendre un effet pervers catastrophique. Il abroge purement et simplement le sens qu'abritait le mot. Autrement dit, la valeur et la connotation sont perdues. Même si l'on croit pouvoir remplacer un terme par un synonyme, la puissance de ce dernier risque malgré tout d'être atténuée. Dans l'exemple qui nous intéresse, le plus proche homologue de « fanatique » est « exalté », qui demeure moins fort que le terme d'origine.
 
Outre la dénaturation des termes, la LTI s'attache à créer de nouveaux mots-valises qui servent bien entendu ses intérêts. Sous le régime nazi les néologismes fleuriront, notamment les plus morbides comme « aryaniser », qui signifie faire devenir plus aryen, ou encore « déjuiver » qui abrite l'idée d'éradication des commerces juifs. Néanmoins, les nazis s'attachent également à réduire certaines expressions. Par exemple, avant 1933 on ne disait pas « réfrigérer un aliment », mais plutôt « faire réfrigérer un aliment ». On ne disait pas non plus une « automobile » (qui fut abrégé jusqu'aux initiales PKW), mais un « véhicule automobile ». Ce procédé s'inscrit dans la logique de dynamisme des nazis :
 
« La tendance, le mouvement tendu vers un but, est à ce point l'essence du nazisme qu'il se désigne lui-même comme « le Mouvement », et Munich la capitale du Mouvement, au point de garder la simplicité du mot au lieu de chercher un titre ronflant »
 
Une des grandes trouvailles linguistiques de l'époque, et qui est toujours en vogue de nos jours, réside dans la mécanisation de la vie par le langage. En d'autres termes, il s'agit d'assimiler la personne à un objet à travers une métaphore. Par exemple, « tourner à plein régime », « recharger les batteries », ou plus actuel : « mettre le turbo ». Alors que l'on raillait la République de Weimar lorsqu'elle parlait de « relance économique », ici le peuple applaudit quand il est « mis au pas de la nature ».
 
Quelle est la source de ce sevrage linguistique ? La LTI s'inspire en premier lieu du jargon militaire, et du sport, en particulier de la boxe, dont elle n'hésite pas à reprendre les images. Paradoxalement, la LTI qui s'est nourrie de la langue militaire l'envahira plus tard à son tour. Cela transparait notamment dans les bilans de guerre, où la sobriété et la concision des chiffres lors de la Première Guerre Mondiale est remplacée par une avalanche d'adjectifs qui font place à l'imagination, tels que « innombrable », « gigantesque », etc. D'autre part, la mainmise sur les organismes de presse (« organisme », encore un mot victime de détournement), et sur les médias en général, permet de diffuser sans contrainte la langue gangrénée. Ces derniers n'ont même pas la liberté d'élaborer leurs articles, ils reçoivent des dépêches remises pas un office central, et sont uniquement autorisés à effectuer quelques retouches sans grande incidence. Dès lors, il convient de ne plus s'étonner de la monotonie de la LTI, qui, pour employer une expression qu'elle n'aurait pas renié, multiplie « à l'infini »  les clichés. Klemperer note avec intérêt que la langue s'enrichit lorsqu'il s'agit de masquer les défaites et le recul de l'armée allemande. Une césure dans la LTI qui traduit la réalité de la guerre.
 
  Ce qui n'empêche pas le ton de rester identique. Alors qu'une langue permet normalement la communication, la conversation, le monologue, la prière, la requête ou l'ordre, la LTI permet uniquement l'invocation. Elle annihile le libre-arbitre (quoique cette notion soit très vague) en limitant les possibilités, elle investit tous les milieux, politiques, artistiques, judiciaires, économiques, scientifiques, sportifs, et même le domaine familial. Oui, la LTI est au service d'un régime totalitaire, et un régime pareil se doit de s'immiscer jusque dans les pensées intimes de ses « sujets » pour les empêcher de penser autrement que l'autorité en place. Ou plutôt de les délester de ce fardeau. L'abrutissement des masses est une des pratiques sur lesquelles s'appuie le nazisme, déjà prônée dans Mein Kampf. Non pas se limiter à des discours populaires, mais aller au-delà et séduire le peuple.
 
« Ce qui est populaire c'est le concret ; plus un discours s'adresse aux sens, moins il s'adresse à l'intellect, plus il est populaire. Il franchit la frontière qui sépare la popularité de la démagogie ou de la séduction d'un peuple dès lors qu'il passe délibérément du soulagement de l'intellect à sa mise hors circuit par l'engourdissement »
 
Quelqu'un qui veut être persuadé n'aura pas grand mal à être séduit par la propagande nazie. En revanche, ceux qui veulent être convaincus demanderont des arguments, initieront un processus de réflexion. Un philosophe pensera systématiquement, suivra un système de pensée bien défini. Quelqu'un qui réfléchit ne sera pas convaincu facilement, voire pas du tout. Et c'est cela que la LTI doit abhorrer pour sa survie. Elle dénigre farouchement les partisans de l' « objectivité », le mot « philosophie » est trainé dans la boue, remplacé par « Weltanschaaung », la vision [schau] du mystique, l’intuition et la révélation de l’extase religieuse.
 
  Ainsi, la LTI joue sur le registre de l'émotion, sur la sentimentalisation de la langue ; elle renvoie à la tradition et au mythe. Hitler lui même s'élève au rang de divinité, et le Troisième Reich est « millénaire ». Là encore, les nazis ne s'embarrassent pas de paradoxes gênants, alors qu'ils se sont violemment attaqués aux chrétiens. L'emploi de tournures empruntées au Nouveau Testament, de manière directe ou indirecte, ou encore la prédominance d'un champ lexical proche de la divinité, souligne le rapport extrêmement ténu de Hitler à son statut de Sauveur. Cela l'oblige donc à limiter ses apparitions, car « l'Élu de la Providence » ne saurait se faire trop présent au risque de chuter de son trône divin. Alors ses serviteurs et amis prennent le relai, et peuvent l'élever de manière encore plus péremptoire et ingénue au statut de Sauveur, « le vénérer plus inlassablement qu'il le peut lui-même ». Ainsi, nombreux sont les fervents adeptes de Hitler ; c’est un culte de la personnalité du Führer qui s'instaure. Jusqu’à croire dévotement un revirement de situation impossible, alors que le pays est entièrement sous la domination alliée, sur le seul prétexte que le Führer a garanti la victoire.
 
Parmi les « prêtres » du Sauveur, Goebbels fut un artisan majeur de la LTI. Surnommé « le Docteur », c'est lui qui forme la pensée et la langue de la masse. Ministre de la propagande, il polissait les outils de Hitler, « un rhéteur qui asservit la langue, crie sans musicalité » d'après les dires de Klemperer. De fait, si certains allemands ne partagent pas toujours les opinions nazies, ils sont malgré eux empoisonnés par la LTI, comme le montre le chapitre En une seule journée de travail. Dans cette partie de l’ouvrage, Klemperer  met en lumière les comportements des ouvriers de son usine, empoissonnés sans le savoir par la propagande nazie, qui les abrutit en continu. Le seul moyen d’y échapper reste de ne jamais baisser la garde (tiens une autre expression sportive), de résister à ses répercussions dans l’entourage. Mais Klemperer est lucide, la moindre peut être fatale, comme il en fut parfois victime.
 
« A chaque instant, le mensonge imprimé peut me terrasser, s'il m'environne de toutes parts et si, dans mon entourage, de moins en moins de gens y résistent en lui opposant le doute »
[...]
« Mais ce qui est tout aussi sûr, c'est que même reconnue comme fanfaronnade et mensonge, la propagande n'en agit pas moins, pourvu qu'on ait le front de la propager sans état d'âme »
 
Le fait que les nazis aient érigé le Juif comme l'ennemi est un fait connu de tous. Cette haine viscérale du juif est d'ailleurs la source de décisions « étonnantes », comme ce train de déportés qui eut la priorité sur le ravitaillement pour les soldats du front, alors en mauvaise posture. Néanmoins, pour le régime nazi, le Juif possède un intérêt à la hauteur de sa haine : il met en valeur le Germain Nordique, l'aryen dans toute sa splendeur. Pour entretenir la psychose ambiante, le juif est partout, tout ennemi est qualifié de « judéo-marxiste », « judéo-bolchévique », « judéo-anglais », et ainsi de suite. Sur les panneaux des SA était inscrit : « Celui qui ne connait pas le Juif ne connait pas le diable ». La guerre menée par le Troisième Reich est une guerre défensive, imposée en réaction aux attentats juifs, et qui attriste profondément le Führer. Pour tout le monde en Allemagne, c'est la guerre juive.
 
« Ne laisse pas ceux qui t'écoutent exercer leur sens critique, traite de tous les sujets de manière simpliste ! Si tu parles de plusieurs adversaires, d'aucun pourraient s'aviser de penser que tu as tort. Alors réduis-les à un même dénominateur, regroupe-les, donne leur un caractère commun ! »
 
A l'inverse, la Germanie est le pays des idées européennes. D'où nait cette idée ? Rosenberg, théoricien de la doctrine nazie, rejette d'un revers de manche la vérité unique et éternelle des philosophes. Selon lui, chaque race possède sa vérité propre, une « vérité organique » qui nait du sang et qui ne vaut que par cette race. Cette « vérité organique » n'est pas pensée ni développée par l'intellect, elle se trouve « au centre mystérieux de l'âme », argue derechef Rosenberg. Chez le Germain, elle est donnée dès l'origine dans le sang nordique. Cette théorie est novatrice à l'époque, puisque le concept de sang éloigne définitivement les juifs des aryens. Auparavant, la persécution du juif était du à sa religion, et une conversion au christianisme le tenait à l'abri des maltraitances. Le sang, lui, ne permet aucune conversion.
 
Victor Klemperer évoque également d’autres thématiques, entre autres sa théorie sur l’origine du mal allemand (allemand et non pas exclusivement nazi), le regard des juifs sur eux-mêmes, le brouillage des frontières entre sigle et caractère. Cependant, le philologue s’attarde peu sur les conditions des juifs. On devine, à travers quelques anecdotes, qui illustrent uniquement le propos, que la vie n’était guère reluisante, mais le philologue ne s’apitoie jamais sur lui-même. Sa LTI était un combat, rempli d’abnégation, de courage, d’héroïsme. Dans sa volonté de pédagogie, Klemperer a réalisé un ouvrage accessible à tous, qui ne noie pas le novice dans des termes techniques abscons.
 
Néanmoins, cette dissection fulgurante de la novlangue nazie ne l'aura pas empêché de tomber dans les mailles du filet soviétique, et de la « double-pensée ». Mais peut-on réellement critiquer cet homme qui a tant souffert, et qui nous livre ici un ouvrage de défense contre la manipulation du langage ? Je ne pense pas. Ne jugeons même pas cet homme qui, pendant douze années, a vu s'effriter autour de lui toute intelligence, tout sens critique, tout discernement, même chez des personnes capables de penser par elles-mêmes. Rappelons-nous autre chose également. Klemperer annonce rapidement qu’il souhaite voir le terme « dénazifier » disparaître rapidement. Et son souhait fut exaucé. On ne le retrouve plus que dans les dictionnaires. Mais l’idée derrière ce mot a-t-elle été accomplie ? Observons notre époque, de plus près, armé des nouvelles connaissances que Victor Klemperer a bien voulu nous offrir. Pouvez-vous sentir les relents nauséabonds de la LTI autour de vous, ne serait-ce qu’en partie ? Maintenant je peux.