jeudi 4 août 2011

Loterie Solaire - Philip K. Dick

Premier roman publié de Philippe Dick, celui qui sera considéré comme un des grands pontes de la SF, Loterie Solaire m'a plutôt réconcilié avec l'auteur que j'avais découvert à travers Ubik, bien que je n'ai pas passé un mauvais moment avec ce dernier. 

 
Ted Benteley vient de se faire congédier d'une des cinq Collines, les plus gros groupes industriels de la planète. Déçu par ce système capitaliste, il décide d'oeuvrer pour le Directoire, et s'inféode alors sous la coupelle du Maitre du Jeu Reese Verrick. Malheureusement pour lui, la saute de la Bouteille a eu lieu une heure avant qu'il ne prête serment, et il se retrouve alors inféodé à ce qu'il avait décidé de quitter. Mais dans ce monde, où la Bouteille, mécanisme subatomique, désigne dans le plus pur hasard le Maitre du Jeu, l'assassinat de ce dernier est largement encouragé, et Reese Verrick, l'ancien MJ, réunit logiquement la Convention du Défi, chargée de désigner l'assassin officiel, qui devra déjouer les ruses du Corps des télépathes chargés de protéger le MJ.

On retrouve quelques thématiques communes à Ubik (voire à l'auteur tout court), comme par exemple la dénonciation - plutôt légère - du capitalisme, ou un monde où les pensées les plus intimes peuvent être violées à n'importe quel moment, à l'aide des télépathes. Le disque lunaire est également développé, tout comme l'assassinat. Ce qui surprend en revanche, c'est le postulat de ce monde dominé par le jeu, où n'importe qui en possession d'une carte de pouvoir - ou ticket - peut être désigné par la Bouteille en tant que nouveau Meneur de Jeu. Cette pratique prend d'ailleurs ses racines d'une théorie plus ancienne, celle du Minimax, qui prône le hasard comme stratégie afin de ne pas être prévisible.

Tous ces thèmes sont, à mon avis, évoqués superficiellement, et bien qu'il y ait quelques réflexions plus ou moins intéressantes, le piment de ce livre ne se situe pas à ce niveau. En effet, les assertions de Dick concernant la Vie sont relativement plates, convenues même. Mais le plus dommageable c’est que la partie avec l’astronef semble servir uniquement à l’exposition de cette théorie. C'est donc du côté de l'histoire qu'il faudra chercher son plaisir, et qu'on le trouvera. Au coeur d'une pagination relativement modeste, où sont condensées toutes les trouvailles, se niche une histoire palpitante et plein de rebondissements. Le stratagème mis en place fait preuve d'une grande méticulosité, où le hasard, malgré l'omniprésence dans le monde décrit, n'a pas lieu. Un bon scénario au nombreux rebondissements qui nous accroche jusqu'à la fin.

Les personnages ne sont pas vraiment le point fort du livre, sans pour autant être laissés en plan. Ils sont simplement corrects. Quant au style, si l'on ne peut le qualifier de brillant, on le dira plaisant. Quelques répétitions se font parfois sentir, mais l'essentiel est respecté, il ne nuit pas au plaisir de lecture comme l'avait fait traduction d'Ubik.

Bref, un scénario rondement mené, avec quelques réflexions pas toujours intéressantes qui viennent parsemer le récit. A lire pour l'histoire pus que pour le message. Pour un premier roman, c'est un très bon jet.

mercredi 3 août 2011

Le Dernier jour d'un condamné - Victor Hugo

Hugo, qui ,comme le dit la préface, n'avait pas besoin de s'engager pour faire reconnaître sa notoriété, a néanmoins décidé de prendre parti contre la peine capitale, et démontrer ainsi tout le mal qu'engendre une telle punition, au-delà de l'application d'une peine de prison.


Loin de se lancer dans une argumentation outrancière, Hugo préfère prendre à la lettre la citation future d'Ormesson, qui précise qu'on n'atteint l'universel qu'en s'enracinant dans le particulier. Ainsi, le lecteur se retrouve confronté aux pensées d'un condamné à mort quelconque ; pensées funestes relatées dans un journal intime fictif. Qui est-il? D'où vient-il? Qu'a-t-il fait? Nous ne le saurons pas. C'est dans un soucis d'anonymat, de généricité, que Hugo ne donne que de maigres indices sur le passé et la situation de son personnage. Tout au plus savons-nous que c'est un père de famille, âgé d'une quarantaine d'années, vraisemblablement originaire d'un milieu aisé, et qui a commis un crime qui ne sera jamais évoqué.
 
A travers ces quelques pages, l'auteur s'attache à rendre son condamné humain, proche de nous malgré son crime. Pour ce faire, Hugo invente un personnage fictif, qui consigne ses pensées les plus intimes dans un ultime journal. Ce sera l'occasion de découvrir quelques tranches du passé de ce personnage pas si fictif, puisque nombre d'anecdotes sont issues de la vie même de Hugo. Tous ces souvenirs et impressions du condamné conduiront à humaniser son personnage de papier. Ainsi, toute l'atrocité du monde qui gravite, qui l'a condamné, apparait au grand jour. Et les "rebuts" de la société, les galériens, ces hommes qui tomberont bien bas lors d'un épisode survenu dans la prison, manifesteront alors bien plus d'humanité que toute cette société qui juge et condamne si froidement.

Hugo nous brosse un portrait édifiant de la société d'antan : du statut d'homme libre à celui de bagnard, et notamment de mort en sursis par la volonté des juges, il dénonce clairement l'opinion qu'avaient ses contemporains de ceux qui ont commis un faux pas, surtout quand leur crime est exhibé aux yeux de tous. L'histoire du compagnon de cellule du condamné montre clairement que la justice d'alors n'était que punition à perpétuité, qui forçait la récidive plus qu'elle ne l'endiguait, tant par la sentence des juges que par le regard des autres. Même si la justice condamne, une faute même minime suit pendant toute sa vie un homme pris la main dans le sac.

Mais le pire demeure certainement la vision déshumanisée qu'avaient les hommes d'un condamné à mort. Ils sont rares ceux qui éprouvent une pointe d'empathie envers cet homme, que tous s'attachent à considérer au mieux comme déjà-mort, au pire comme une babiole désuète. Le voyeurisme de la foule, qui se masse sur la place de grève, lieu d'exécution sanglant où tant de lames se sont abattues sur des têtes déjà à terre, est fortement dénoncé. Pour la populace, ce dernier soupir d'un homme est vécu comme un spectacle rare, intense, sans se douter que certaines têtes parmi l'assistance emprunteront elles aussi le même chemin.

Les protagonistes qui gravitent autour ne sont pas non plus épargnés.Ceux-là qui sont au plus près du condamné, et qui devraient s'apercevoir avant tout le monde du statut d'homme de leurs "protégés", sont les premiers à leur faire ressentir leur déshumanisation par le jugement. Et c'est bien de cela dont il s'agit. Hugo le dit : l'échéance de la vie paralyse toutes les autres pensées, et chaque fois qu'une seule tente de percer à la surface, elle amène inlassablement cette idée morbide qui parasite toutes les autres. Dépossédé de son corps et de ses pensées, le condamné n'est véritablement plus rien. Il ne possède plus rien, même ce qu'il croyait irréversible, comme le souvenir qu'il laisse à ses proches.

Malgré tout, je ne considère pas cet ouvrage comme un chef d'oeuvre bouleversant. Ceci est certainement à mettre en relation avec les idées qui y sont développées, sûrement novatrices ou percutantes pour l'époque, mais largement diffusées aujourd'hui. De même, je trouve qu'il manque un peu de hargne et de pugnacité dans les propos pour que j'adhère entièrement, et pour que le message soit plus intense encore. Parfois moins de filigrane, et plus de propos explicite m'auraient bien plu. Mais cela reste un avis personnel, qui juge ce texte presque 200 ans après sa parution.

Au final, et avec du recul, c'est un réquisitoire sans concession contre la peine de mort, mais aussi contre la société de son époque. Tout le texte doit se lire par l'émotion qu'il dégage, et il ne faut pas rechercher une quelconque argumentation ou dénonciation explicite. Cependant, j'ai trouvé plus de plaisir dans la plume de Hugo que dans l'émotion qu'il suscite. Comme spécifié, le propos aujourd'hui daté ne m'a pas vraiment ému, ni interpellé, sauf à certains moments. Mais j'ai plutôt apprécié ce court moment de lecture, qui apporte un éclairage qui m'était alors inconnu sur la condition d'un condamné à mort.

mardi 2 août 2011

Antechrista - Amélie Nothomb

C'est bon je l'ai fait. J'ai lu un Amélie Nothomb, auteur apparemment populaire que je ne connaissais pas avant qu'un ami me file un de ses livres sans que je ne lui ai rien demandé (heureusement pour lui qu'il m'est proche, sinon je l'aurais foutu au bûcher avec le bouquin). Et je ne recommencerai plus cette erreur. Je n'aurai plus jamais confiance en le genre humain. Déjà qu'on puisse publier ça, bon d'accord : chaque public doit être représenté. Mais qu'on ose me proposer ça à moi, alors qu'on me connait, c'est qu'assurément on cherche à me faire du mal. Ô comme les liens solides d'une amitié vivace peuvent se distendre après une félonie si cruelle ! Comme punition, je réclame l'enfermement du coupable dans la tête de Blanche-à-pain, mais aussi de lire jusqu'au bout ce bouquin. Car malgré la brièveté des 150 pages format poche avec une grosse police, j'ai du m'arrêter à la moitié de peur de disjoncter.


Blanche a 16 ans, et c'est une solitaire. A l'université comme dans la vie, elle n'a pas d'amis, pas de contact avec les autres. Pourtant, un jour tout va changer, elle va faire la connaissance de Christa, jeune fille de son âge qui est son opposé en tous points : elle possède plein d'amis, a des seins, est à l'aise pour communiquer, et elle a un amoureux. Cependant, Blanche s'apercevra vite que Christa n'est pas la jeune fille sympathique qu'elle espérait. C'est en réalité une manipulatrice qui n'a d'autre but que de faire de sa vie un enfer, et de lui prendre le peu qu'elle possède, jusqu'au semblant de vie familiale qu'elle avait jusque là.

Le texte étant écrit à la première personne, on est prisonnier des pensées de "l'héroïne". On a alors loisir, mais surtout déplaisir, de recueillir toutes les angoisses et interrogations insipides de Blanche-Neige privée à son grand dam d'une seule pioche des sept nains. Son principal soucis c'est de se débarrasser de Christa, qui s'est incrustée chez elle de manière particulièrement pernicieuse (mais également grotesque). L'occasion pour Nothomb de nous faire partager certainement sa répulsion de certaines choses, comme par exemple le rock allemand (je n'en suis pas non plus le plus ardent défenseur), mais surtout de nous narrer sa solitude envahissante lors d'un épisode de sa vie tout en s'épanchant de ses pensées geignardes.

Pour tout dire, ses "réflexions" sur le monde environnant m'ont particulièrement agacé, d'une part parce que je m'étais forgé les même étant plus jeune, et qu'elles ont évolué le temps aidant, et d'autre part car il ne se passe pas une seule page sans qu'on y soit confronté. Pour résumer, c'est une fille solitaire qui méprise et jalouse les gens ayant une vie sociale (p'tain un geek qui parle de vie sociale...), car elle est renfermée sur elle-même. Et forcément, quand sa nouvelle copine vient la manipuler, et l'humilier par moments, elle se retrouve sans pouvoir rien faire parce que c'est un poulpe végétatif qui n'a pratiquement aucune volonté. Et c'est particulièrement chiant à suivre.

Ce qui m'a particulièrement gêné dans cette histoire (à part tout), ce sont les réactions peu crédibles de certains personnages, ou la prédictibilité de certaines. J'en veux pour exemple le comportement des parents de la fille, qui en viennent à considérer Christa comme une sainte, et se mettent alors à dévaloriser Blanche-de-bois, à ne plus la croire, au point de se demander s'ils sont vraiment ses géniteurs. Et même si l'on nous dit que la situation familiale est assez décousue, il n'en demeure pas moins des situations amenées sans beaucoup de finesse, et dans lesquelles ont devine pratiquement toujours des ficelles scénaristiques assez grotesques pour emmener Blanche-isserie au comble du désespoir.

D'autant que le style dont nous gratifie Nothomb n'est pas non plus exempt de reproches. Une syntaxe très appauvrie lorsqu'il s'agit de nous présenter les pensées moribondes qui vouent une haine féroce envers sa tortionnaire, rehaussée parfois d'effets stylistiques qui ratent leur cible au milieu d'une platitude désespérante. Bref, c'est très ennuyeux pour rester poli, et rien ne vient nous sauver du naufrage.

Les principaux défauts de cet ouvrage sont donc des personnages très caricaturaux et peu étudiés, malgré les nombreuses pensées de Blanche-à-repasser ; un manque de finesse au niveau de l'approche et notamment dans la cruauté ; de nombreux poncifs sur l'adolescence que je n'avais clairement pas envie de voir ici, caractérisant un manque d'originalité manifeste à tous les niveaux ; un style très inégal, qui n'aide aucunement à se retenir de lire la suite ; et surtout le traitement du sujet.

Les Monades urbaines - Robert Silverberg

Considérée comme le point d'orgue de l'oeuvre de Silverberg, auteur prolifique de SF et grand ami d'Asimov, je me devais de lire Les Monades urbaines. Premier constat, le livre est composé de 7 épisodes ou nouvelles, qui s'intéressent à tour de rôle au destin d'une personne en particulier, que l'on retrouvera parfois dans une autre nouvelle par un jeu d'intertextualité, ou que l'on récupérera où on l'avait laissé.


Dans les monades urbaines, gigantesques tours de trois kilomètres de hauteur, tellement énormes qu'elles sont divisées en cités, vivent 75 milliards d'humains. La surpopulation est vaincue, et les hommes n'aspirent plus qu'à créer la vie, qu'ils considèrent la véritable offrande à Dieu. De fait, de nouvelles monades sont perpétuellement en construction pour accueillir l'excédent des autres tours. La promiscuité forcée à obligé les hommes à engager certains changements dans les moeurs, parmi lesquels on retiendra notamment une intimité réduite à néant et une libération sexuelle totale, cette dernière intervenant dans le cadre de la suppression des conflits. En effet, dans une société où l'on se marche presque sur les pieds, le moindre conflit peut s'envenimer rapidement, et c'est pourquoi l'on précipite du haut des monades, sorte de roche tarpéienne moderne, les "anomos", en d'autres termes les différents, les mécontents, les inadaptés sociaux.
 
A travers Les Monades Urbaines, Silberberg tente de nous brosser le portrait d'un futur qui aurait vaincu la surpopulation. Sous une couche utopique, comme le ressent la majorité des habitants, se cache un malaise profond qui touche uniquement certaines personnes. Ces anomos en puissance seront les protagonistes que nous suivrons tout au long des sept nouvelles. Evoluant dans un univers inadapté, ils tenteront malgré tout de résister avec leurs moyens à la normalisation imposée. Car deux sorts attendent les anomos: la "chute", ou bien la rééducation par la pensée. Une manière de dénoncer notre système actuel, où les "fous" sont souvent confiés à des psychiatres au nom de l'ordre public.
 
En dehors de cette normalisation, on retiendra surtout deux messages forts. Silverberg dénonce clairement l'incitation à créer la vie à profusion, comme si ce n'était qu'une vulgaire marchandise. En tant que lecteur, on a clairement l'impression que cette société se trompe dans sa vision du monde en créant la vie sans s'occuper de la qualité de vie et de sa valeur. Résumé grossièrement, on pourrait dire que la qualité importe moins que la quantité. Le second message concerne l'autre grand concept des monades : les balades nocturnes. Dans un monde où l'adultère n'existe plus, n'a plus cours puisque tout le monde couche avec tout le monde, où toutes les pratiques sexuelles - et relatives à la drogue également - ne sont plus taboues, cette liberté de forniquer avec tout un chacun peut apparaitre comme une libération immense. Paradoxalement c'est l'inverse qui se produit. Car lors des promenades nocturne, l'homme est implicitement poussé hors de chez lui, en quelque sorte chassé de son domicile.
 
Durant ces promenades, on s'apercevra vite que les classes sociales sont au contraire bien plus visibles qu'aujourd'hui. Divisées en cités, les monades abritent tous types de travailleurs "utiles à la société". En bas de l'échelle/monade, les travailleurs manuels, et en haut les dirigeants de la monade. Du plan horizontal au plan vertical rien n'a changé, le pouvoir se trouve toujours aux endroits les plus inaccessibles. Silverberg profitera également du cas Siegmund Kluver, jeune prodige appelé à devenir le maître de la monade 116, pour dénoncer les comportements amoraux des dirigeants, leurs débauches à l'abri des regards de la société bien pensante dont ils sont les gardiens moraux. Peu surprenant selon moi, et un peu trop banal.
 
Il y a tant d'autres choses à dire, comme l'extérieur de la monade, auquel un chapitre est dédié, ou encore la théorie de l'évolution selon SIlverberg (je suis très peu convaincu sur ce point). Ce que je retiendrai des Monades urbaines sera surtout un univers très fouillé, avec ses codes propres, mais également une critique que je trouve un peu faiblarde par moments. Souvent, je me demandais ce que l'auteur tentait de faire passer. En ce qui me concerne, cette dystopie ne m'est pas apparue horrible ou malsaine, comme le choc que j'ai pu éprouver avec 1984, simplement sympathique et agréable à lire. Cette impression est notamment due au fait que la critique ne m'est pas apparue assez incisive ou plus explicité par moments, l'auteur parlant à demi mots et n'approfondissant pas plus sa pensée. 


A lire aussi chez  lorhkan, Librairie Soleil vert