Certaines oeuvres marquent leur temps
d'une empreinte indélébile, tel est le cas de Watchmen,
comics célébrissime entre tous, réalisé par Alan Moore et Dave
Gibbons entre 1986 et 1987. Les prix affluèrent lors de la parution,
et Watchmen fut le premier comics à recevoir le prestigieux
prix Hugo qui continue de nos jours à récompenser les meilleures
oeuvres de science-fiction. A travers une uchronie prenant racine en
pleine guerre froide, Alan Moore et Dave Gibbons mettaient en scène
une bande de justiciers masqués , communément appelés super-héros
mais dénués de tout pouvoir surhumain, à l'exception du Docteur
Manhattan, véritable entité semi-divine. La loi Keene les a forcé
à se ranger et à dévoiler leur identité, seul Rorshach a décidé
de persévérer dans l'illégalité tandis que le comédien a
conservé l'anonymat en travaillant pour le gouvernement américain.
Cette bande de justiciers à la retraite, pour la plupart, n'est que
la seconde génération d'un mouvement vieux d'une vingtaine
d'années, mais leur organisation n'étant plus adaptée au monde
actuel et au crime organisé, elle n'a fait que péricliter au fil du
temps. Ainsi, en pleine guerre froide, le comédien est assassiné ;
Docteur Manhattan s'exile sur Mars après avoir été accusé de
provoquer le cancer chez ses proches. Rorshach mène alors l'enquête,
voyant dans ces disparitions des super-héros un tueur de masques,
alors que l'Amérique, privée de son arme ultime – Docteur
Manhattan -, voit le spectre de la Troisième Guerre Mondiale se
matérialiser dangereusement.
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La version définitive de Watchmen est relativement dense, elle se compose de 12 volumes de 28 pages chacun, sans compter quatre pages d'interludes entre chaque épisode qui, à travers divers témoignages ou coupures de presses fictifs, contribuent à crédibiliser ce monde uchronique. Cet univers alternatif possède donc une forte identité, évidemment axée sur ses relations avec le monde des minutemen et leurs successeurs, tissée sans relâche au fil de l'ouvrage. Cette densité « historique » en un sens, s'allie à des dimension psychologique et narrative extrêmement poussées qui surent conquérir la critique et les lecteurs. On pourrait résumer la chose en affirmant que les codes de la bande dessinée sont ici poussés à leur paroxysme, où la narration s'imbrique et se dilue dans plusieurs plans qui assurent de multiples niveaux de lectures.
C'est pourquoi lorsque Zack Snyder,
avec comme carte de visite les adaptations de 300 et Sin
City, décide de porter Watchmen à l'écran, des craintes
légitimes peuvent apparaître dans le camp des amateurs de l'oeuvre
de Moore et Gibbons. Si la question de la métamorphose de l'oeuvre
lorsqu'elle outrepasse son média original survient en premier, une
seconde se pose juste après. Comment restituer à l'écran, avec
tout le respect possible, la profondeur magistrale du comics ?
Quels moyens utiliser pour retranscrire sur un média différent les
astuces narratives qui confèrent son statut d'oeuvre culte au
comics ? Mais surtout, était-ce possible ? Telles sont les
questions auxquelles Zack Snyder se devait de répondre.
Le film débute sur une présentation
succincte du contexte : on comprend que la guerre froide bat son
plein, mais que le Docteur Manhattan est un rempart inébranlable
contre l'armée rouge. L'entame est suivie de près par un générique
assez longuet et punchy (je reviendrai sur la bande son plus tard),
qui tente de présenter en quelques images le destin de la première
génération des minutemen. Ce passage parle évidemment aux
spectateurs avertis, mais je doute que le néophyte y capte grand
chose. On assiste ensuite à l'entrée en matière à proprement
parler, qui nous relate l'épisode de la découverte du cadavre du
Comédien, comme dans le comics. D'ailleurs, et on s'en apercevra
très rapidement, tout le long-métrage ou presque respectera à la
lettre l'oeuvre originale dans le déroulement de la trame.
Ce qui saute rapidement aux yeux, c'est
la volonté de respecter la trame d'origine. A l'exception de
l'introduction qui présente plus clairement la situation que dans le
comics, le film opte pour un déroulement pratiquement identique à
ce qu'ont réalisé Moore et Gibbons, aux dialogues près par
moments. Certains ajustements sont bien entendu de mise, comme par
exemple quelques raccords entre différentes parties pour les fondre
en une seule et unique afin de ne pas défigurer l'histoire de base.
D'autres passages, comme celui si contesté car non compris de la
bande dessinée parallèle – à la fois hommage à Max Shea, aux
comics de pirates, et élément aux multiples niveaux de lecture –
ont carrément été zappé. Si le fan pourra être déçu de ce
parti pris (le fan exige souvent l'impossible, donc le meilleur), nul
doute que le public néophyte y gagnera en compréhension. On déplorera également la perte de la déchéance des justiciers masqués au fil du temps, confrontés à un monde en évolution, où s'ancrait une analyse des super-héros de l'âge d'or et de leurs successeurs à l'âge d'argent. De fait,
pour l'amateur de la première ou de la deuxième heure, le film a
des allures de déjà-vu (je conçois que ce soit logique) et
l'enchainement semble extrêmement rapide, à l'encontre même du
comics qui prenait un temps incroyable à dévoiler ses cartes. Une
des conséquences se manifestant dans l'absence de passages alternant
différentes scènes (Dreidberg et Juspeczyk marchant dans la rue, en
parallèle la première conquête de Docteur Manhattan interviewée,
si mes souvenirs sont bons) qui ôte au film la dimension
psychologique poussée à un niveau extrême dans le comics, de même
que la disparition des idées de l'auteur et du niveau de lecture.
Quant à la conservation de certaines scènes « de classe »,
telle que l'adieu aux serviteurs d'Ozymandias lors du dénouement,
elles ne possèdent pas le même cachet en raison des brièvetés des
scènes auxquelles il manque des longueurs pour livrer tout leur
nectar. La synthèse de ces scènes ne rend pas hommage au génie
narratif des auteurs, à ce sentiment d'horlogerie savamment
orchestrée, et, il fallait s'y attendre, aucun palliatif ne vient
combler la brèche. Quant au noeud gordien final, il importe
finalement peu qu'il diffère du comics ; à vrai dire il se
tient assez bien et montre en ce sens que les scénaristes
hollywoodiens ont bien intégré l'histoire. J'ai pourtant trouvé ce
remaniement moins dantesque que l'original.
Notons également la présence des
scènes de baston, plus nombreuses et plus spectaculaires que Moore
et Gibbons l'avaient voulu. Le tape à l'oeil est de mise avec la
combinaison des combats qui évoquent les techniques du Dark Knight,
et des ennemis qui virevoltent sous les coups et des ralentis qui
rappellent Matrix.
Les personnages eux aussi apparaissent transformés. Si en surface ils semblent identiques à leurs homologues papier, on constatera au long du film qu'aucun ne possède véritablement l'essence de l'original, ce qu'un jeu d'acteurs très pauvre ne parviendra pas à relever (mention spéciale à l'huître féminine qui incarne Laurie Juspeczyk). Il faudra noter que beaucoup des personnages secondaires sont reconnaissables, à l'instar du journaliste qui interviewe Docteur Manhattan avant qu'il ne s'exile.
- Le personnage de Rorschach m'a vraiment choqué. L'image que je me faisais de lui, image exacerbée lorsqu'il porte son masque, est celle d'un homme révolté et puissant mais disposant d'un énorme self-contrôle qui lui confère calme et dignité. Rien qu'à travers sa voix, le film le transforme en sorte de bête enragée, où l'instinct belliqueux n'est plus régi par une discipline mentale en acier ; on le sent au contraire soumis à ses pulsions telle une bête enragée. Sûrement la plus grande déception de ce film ;
- Le Docteur Manhattan est lui présenté trop condescendant. Dans l'idée il n'est pas impossible qu'une entité supérieure évoluant parmi de simples mortels adopte cette attitude, mais le semi-divin lapis-lazuli d'origine évoque beaucoup plus un demi-dieu froid, lointain et inflexible. La remarque d'Ozymandias (dans le film) lorsqu'il évoquera les émotions du Docteur Manhattan vaut paradoxalement davantage pour le personnage du comics ;
- Le Comédien pourrait sembler très proche de son modèle, pourtant certaines dissemblances l'en éloignent. On le sent moins bourru et plus affable, il cache moins bien son humanité derrière un mépris moins convaincant, et son goût pour la farce n'est pas porté à son paroxysme ;
- L'émule d'Alexandre le Grand est lui aussi surprenante. Si dans le comics Ozymandias apparait comme un homme viril et athlétique, le film le métamorphose en blondinet presque gringalet et bercé d'arrogance ;
- Laurie Juspeczyk apparait à certains moments comme une grande adolescente et n'est clairement pas servie par Malin Akerman ;
- Finalement c'est Dan Dreidberg qui colle au plus près de son modèle.
Mais que serait Watchmen sans la
patte graphique de Dave Gibbons, si sujette à débats, avec ses
couleurs bigarrées et tranchées combinées à un aspect très
géométrique, très carré ? Il n'était évidemment pas
question de reproduire les alternances de couleur d'une scène à
l'autre, comme l'a fait Gibbons, mais globalement cette Amérique
uchronique se rapproche visuellement de son modèle original. Les
costumes des justiciers, s'ils restent dans la même veine, se voient
modernisés et perdent au passage l'aspect kitsch du comics que
j'aime bien. Et ceux des personnages féminins perdent aussi de la
matière, dévoilant davantage les charmes des dames quitte à verser
dans le vulgaire (portes-jarretelles et jupes plus légèrement
courtes ; déjà que c'était peu chaste à la base...).
Quant à la bande son, elle dissone
clairement de la sobriété, voire de l'austérité, du comics. Son
soutien transforme le ton original. La scène de l'enterrement du
comédien en fournit un bon exemple. Alors que dans le comics ce
moment est propice à la nostalgie et au recueillement (et à une
pichenette anti-américaine), le film en fait une scène presque
remplie d'allégresse à l'aide d'un titre – remixé – dont le
nom ne me revient pas.
L'impression globale qui ressort du film est la volonté de respecter l'oeuvre originale, que l'on retrouve à beaucoup de niveaux. Mais en grattant la surface, on s'aperçoit que la transposition pure et simple des événements ne parvient pas à rendre l'essence si concentrée du comics. Là où Moore et Gibbons avaient pris le parti de présenter toute une mécanique de subtilité assimilable à une certaine froideur, le film, de par ses contraintes avant tout mais aussi du choix de la mise en scène et des intervenants, outrepasse justement cette pudeur, tant narrative que psychologique, certainement dans une optique de divertissement accessible au plus grand nombre. Watchmen se voit donc vidé d'une grande part de sa substance, Snyder se concentrant majoritairement sur le visible et le palpable, enrobant le tout dans un bonbon très hollywoodien. Soit que le réalisateur américain n'a pas eu l'envie de réaliser une adaptation digne de ce nom, soit qu'il s'est vu de suite submergé par l'ampleur de la tâche. Mais qu'on ne se méprenne pas, le film n'est pas mauvais en lui-même ; on se surprend à se prendre au jeu quitte à voir le soufflet retomber peu après : seulement Watchmen ne resplendit pas.
Je me demande si une série TV n'aurait pas été un format plus adapté...
L'article de Spooky sur le film, et un joli dossier sur Watchmen avec Plan 9.