La réputation de ce livre a beaucoup
fait pour m'attirer. De la SF onirique selon certains, de la SF
inhabituelle pour les autres, quoiqu'il en soit Des Milliards de
tapis de cheveux semblait ne laisser personne indifférent. A la base
un petit événement, puisque l'ouvrage d'Andreas Eschbach fut le
premier recueil de SF germanique à s'expatrier de sa contrée après
une décennie de claustration forcée.
Sur une lointaine planète est établie
depuis des millénaires un culte étrange. Des tisseurs doivent, leur
vie durant, constituer un tapis qui sera accroché dans le palais de
l'Empereur. Mais attention, pas n'importe quel tapis, un tapis
réalisé uniquement à l'aide de cheveux que les tisseurs collectent
sur leur femme et leurs concubines. Chaque réalisation doit assurer les
conditions de vie nécessaires à la génération suivante, qui
accomplira le même rituel indéfiniment.
Pourtant un jour la nouvelle se répand
que l'empereur est mort, assassiné par des rebelles. Ce que les
tisseurs nient formellement en bloc, malgré leur isolement
pratiquement complet du reste du monde.
Car on s'en étonne rapidement, la
société des tisseurs est un monde rustre, peu avancé, où la
civilisation semble avoir rebroussé chemin. La seule trace de
technologie semble résider dans ces vaisseaux étrangers qui
parcourent l'univers. C'est un monde livré à lui-même dans de
rudes conditions, où la religion prédomine massivement sur
l'éducation, facteur totalement négligé (voire même craint,
puisque l'éducation offre une ouverture d'esprit). Cela vaudra
d'ailleurs des ennuis au protagoniste de la première nouvelle,
Abron, notamment lorsqu'il s'intéressera au Vent silencieux,
ouvrage proclamant la mort de l'empereur. On retrouvera plus tard
cette dénonciation d'un monde barbare enclin à mépriser les arts
lorsqu'un joueur de flûte à trois
sera pourchassé pour avoir déserté.
Mais
si on s'intéresse aux tisseurs on ne se concentre pas que sur leur
art, on gravite autour d'eux en découvrant leur réseau, leur mode
de vie, les mentalités qui y ont cours. C'est d'ailleurs le discours
principal de la première moitié des nouvelles, qui voient peu
d'incursions étrangères. Puis quand enfin Eschbach nous transporte
au cœur de l'empire on assiste à de nouveaux événements qui
amplifient considérablement l'intérêt. On y découvre alors les
dessous des rumeurs, et après un chapitre en apothéose nous
reprenons l'exploration de la (ou les?) galaxie qui suscitera
d'inévitables questions. Pourquoi s'égare-t-on par ici ?
Pourquoi cet intermède ? Mais surtout pourquoi aussi peu
d'action ? C'est en effet un des principaux reproches que l'on
fera à l'ouvrage, et c'est la raison qui m'aura fait faire un break
de six mois. Car m'étant arrêté juste avant ce que je considère
comme le point d'orgue du bouquin, je n'y voyais alors aucun intérêt.
Les personnages sont certainement le point faible de l'ouvrage. Bien
que l'auteur mêle différents profils, ces derniers peinent à
retenir l'attention (on notera au passage que les personnages
exposent leur quête d'eux-même, qu'ils se cherchent. Serait-ce la
part de l'auteur ?) ; leur mollesse va de concert avec le
rythme langoureux de la narration.
Qu'il
ne se passe pas grand chose n'est pas un problème en soi, je ne suis
pas un inconditionnel de l'action et il y a bien d'autres choses
intéressantes à côté. Le souci se pose lorsque l'auteur ne
parvient pas à faire oublier ce fait. Et c'est dommage parce que
l'univers d'Andreas Eschbach est intéressant à de multiples points
de vue. Beaucoup ont noté les passages de descriptions 'oniriques',
voire ''poétiques'', et c'est une chose extrêmement appréciable
dans un genre que l'on réduit trop souvent à la simple mécanique
grandiloquente de vaisseaux spatiaux (quoiqu'ici les carlingues
intersidérales ne sont évoquées qu'à de rares moments), et s'il
me faut reconnaître que certains passages rehaussent la qualité de
l'ouvrage, je dois avouer n'avoir pas toujours été conquis
(forcément, quand on passe après Hugo, Baudelaire ou Apollinaire,
la tâche est rude, d'autant plus après traduction !). De même
la description de l'empire, malgré sa brièveté, soulèvera
certaines questions d'ordre éthique et philosophique.
Et
pourtant, arrivée la fin on se dit que mine de rien Eschbach avait
son idée bien en tête, que rien n'était dû au hasard. On
regrettera pourtant certains passages qui pourront sembler inutile,
le recours à l'intertextualité étant omniprésent dans le recueil.
Certainement dans le soucis de tisser un canevas indéfectible, son
tapis de cheveux personnel, l'auteur s'est échiné à mettre chaque
élément en relation avec un aspect de l'histoire, quitte pour cela
à dérouter le lecteur et l'immerger – sans le noyer – dans des
faits parfois écartés du sujet, comme le récit sur la station
spatiale, peu intéressant et cliché (voire même très stupide),
mais dont la fin touche quand même la corde sensible du lecteur
malgré la sensation de déjà vu.
Bref,
Des Milliards de tapis de cheveux
est un ouvrage discordant au sein du space opera. On lui reprochera
avant tout sa mollesse intrinsèque, tant dans les personnages que
dans le rythme. Peinant à retenir l'attention, cet ouvrage n'est
pourtant pas dénué de qualités, et on retiendra surtout son angle
d'attaque original qui tient à l'occasion un discours sur la nature
humaine, mais qui interroge également sur les systèmes de
gouvernance. Finalement on parcourt ce recueil comme on fait une
randonnée : l'intérêt croît au bout d'un moment pour grimper
en flèche, puis se casse la gueule sur la descente tandis que nous
continuons, absorbés par la vitesse.
A voir chez Lorkhan, Ryuuchan,Spooky, Calenwen, Tigger Lilly, Arutha

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